
C'est sur la côte Est, loin d'Hollywood, qu'Abigail Disney fait son bout de chemin. Figure iconoclaste dans son milieu d'origine, elle est la fondatrice et présidente de la Daphne Foundation, une fondation philanthropique qui fournit des subventions à des associations locales travaillant avec des communautés pauvres à New York et en Afrique de l'Ouest.
Elle est aussi productrice de films, s'éloignant toujours de la tradition familiale pour se concentrer sur la question des femmes et de la guerre. Pray the Devil Back to Hell, son premier film, retraçait le travail de la prix Nobel de la paix, Leymah Gbowee, au Libéria. S'en est suivi la création d'une autre organisation, Peace is Loud, qui soutient le travail non-violent des femmes pour la paix. Abigail Disney vient de produire une série documentaire, Women, War and Peace, sur les femmes et la guerre. Elle nous en dit plus sur son parcours de philanthrope atypique.
Youphil: Comment vous êtes-vous lancée dans la philanthropie?
Abigail Disney: La culpabilité est un sentiment souvent dénigré. Mais je pense que ce n’est pas une si mauvaise chose. Je me sentais coupable! Parce que je m’en sortais mieux que les autres et que je n’en faisais rien. J’ai donc commencé à faire du bénévolat et c’est par ce biais que je suis passée à la philanthropie. Cela a donné une orientation à ma vie.
Youphil: Parlez nous de vos deux organisations philanthropiques, la Fondation Daphne et Peace is Loud.
A.D.: J’ai créé la Fondation Daphne avec mon mari. Elle fournit un soutien continu à des organisations communautaires de lutte contre la pauvreté à New York et en Afrique de l’Ouest. Notre travail est basé sur ce que j’avais appris en tant que bénévole dans un certain nombre d’ONG. Ainsi, une de nos particularités est d'offrir un soutien indéfini aux ONG, tant qu'elles satisfont nos critères. Nous ne leur demandons pas de faire des pieds et des mains pour renouveler l'obtention de notre aide.
Peace is Loud est la continuation du film Pray the Devil Back to Hell qui est sorti en 2009. Quand je suis allée au Libéria, j'ai été époustouflée par l’histoire de ces femmes qui se sont battues pour la paix. Je me suis rendu compte que la même chose se passait dans d’autres régions du monde. Par le biais de Peace is Loud, on soutient toutes ces femmes en racontant leurs histoires pour s’assurer qu'elles ne soient pas oubliées, comme cela avait été le cas pour les femmes du Libéria.
Youphil: Vous dites que la philanthropie a donné une orientation à votre vie. Qu'entendez-vous par là?
A.D.: J’ai grandi à Los Angeles, dans une famille qui était dans le milieu du cinéma, mais seulement jusqu'à un certain point. Nous n’étions pas une famille "Brangelina" [ndlr: Brad Pitt et Angelina Jolie] par exemple! Mes parents voulaient nous épargner le côté glamour de la chose. J’ai donc grandi avec des gens qui percevaient que ce milieu n'était pas le meilleur. Moi-même, je ne voulais pas en faire partie quand j’ai quitté Los Angeles.
Youphil: C’est à ce moment-là que vous avez travaillé dans des organisations comme la New York Women Foundation?
A.D.: La première étape a été l’université, sur la côte Est, ce qui a constitué un vrai changement [par rapport à la côte Ouest]! J’en étais aux trois quarts de ma thèse en littérature anglaise quand j’ai décidé de faire du bénévolat. J’aimais l’université, l’écriture, l’enseignement, mais ça me semblait aussi très impersonnel. Je n’avais pas l’impression d’avoir un réel impact sur les gens. C’est facile de détourner le regard quand on ne s’efforce pas de prêter attention aux difficultés auxquelles les autres sont confrontés. Et à New York en particulier, où on vit les uns sur les autres sans se remarquer. Je pense que c’est ça qui m’a donné un but dans la vie: je me sentais liée à ces gens et j’avais un rôle à jouer. Ce sentiment m’a donné une raison d’être et m’a un peu empêchée de dériver.
Youphil: Quand vous étiez bénévole, vous avez porté une attention toute particulière à la récolte de fonds. Pourquoi?
A.D.: Parce que d’un côté il y a l’argent que vous avez et, de l'autre, l’argent que vous influencez. En règle générale, l'influence compte plus que l'argent dont on dispose, même quand on en a beaucoup. Quand on se demande de quoi une organisation a besoin, on signe un chèque. Mais ce n’est pas assez. Il y a toujours une limite à ce qu’on peut faire, même quand on a beaucoup d’argent.
Youphil: Qu’est-ce qui vous a poussé à produire votre film Pray the Devil Back to Hell, qui a révélé le travail de Leymah Gbowee qui vient de gagner le prix Nobel de la paix?
A.D.: C’était mon premier film et j’avais 47 ans! Je m’intéressais aux femmes vivant dans la pauvreté, ce qui m’avait amenée à penser à la manière dont les femmes leaders peuvent faire une différence. Puis j’ai eu la possibilité d’aller au Libéria. Ce qui m’est venu en premier est l’histoire de ces femmes et non pas le désir de faire un film. Mais une fois que j’ai su cette histoire, j’ai senti que c’était mon devoir de faire en sorte que le maximum de personnes en entende parler. C’est ainsi que j’ai rencontré Leymah.
Youphil: Comment avez-vous vécu ce retour vers le monde du cinéma dont vous ne vouliez pas faire partie?
A.D.: Je sais, c’est bizarre n’est-ce pas? C’était merveilleux. J’ai grandi en parlant de films et je me suis rendu compte que j’en savais bien plus que je ne voulais le croire. Et ça me va comme un gant. Ce qui compte pour moi est de faire les choses à ma manière. Je suis contente d’être dans le cinéma, mais en fixant mes propres conditions, sans que personne ne m’ait fait de faveurs dont je puisse avoir honte.
Youphil: Qu’en est-il de votre nouvelle série: Women, War and Peace (ndlr: Femmes, guerre et paix)?
A.D.: C’est venu comme une continuation de Pray the Devil Back to Hell. On s’est dit: que se passerait-il si on examinait, de manière longue, soutenue et rigoureuse, ce à quoi la guerre ressemble quand elle est vécue par des femmes. On découvre bien sûr que tout est différent.
Watch Women, War & Peace Trailer on PBS. See more from Women War and Peace.
Youphil: Pourquoi est-ce si important pour vous de vous concentrer sur les femmes et la guerre?
A.D.: Notre premier but était de repousser ce récit millénaire qui dit que ce sont les hommes qui vont se battre tandis que que les femmes attendent sur la ligne de touche avec des yeux admiratifs. Ce n’est pas comme ça que ça se passe, ni avant, ni maintenant. Les femmes sont personnellement impliquées, et maintenant plus que jamais, puisqu’elles sont spécifiquement ciblées. L’idée qu’une grande partie de nos politiques soit basée sur des récits, qui sont en réalité de pures fictions, c’est fascinant! Cela laisse transparaître une idée très esthétisée et idéalisée de la masculinité et de l’héroïsme, qui ne résiste pas à la réalité, surtout vue par des femmes.
Mon deuxième but a trait au fait que peu de gens aspirent à la paix aux Etats-Unis. Si je contribue à construire une base en faveur de la paix dans ce pays, je pense que j’aurais accompli une bonne chose.
Youphil: Nous sommes loin de Mickey! Comment votre famille voyait-elle l’intérêt que vous portez à ce genre de films et à la philanthropie?
A.D.: Ils sont perplexes, mais j’espère faire honneur à mon nom. Mes idées politiques ne sont pas les mêmes que celles de mes parents. Ils n’étaient pas enthousiasmés par les choix que je faisais en terme de philanthropie sur certains points précis, mais je pense qu’ils étaient fiers de mon élan de générosité.
Youphil : Avez-vous grandi dans l’ombre de votre nom de famille? Etait-ce un poids ou cela vous a-t-il ouvert des portes?
A.D.: Oh oui! Pour qui ne serait-ce pas le cas, c’est une ombre tellement grande! Le poids est plutôt psychologique. Une fois qu’on s’en débarrasse, l’ouverture de portes est incroyable.
Youphil: Quels sont vos prochains projets?
A.D.: Tout d’abord, être là pour Leymah, car elle va avoir besoin de beaucoup de soutien et cela va me prendre beaucoup de temps. Nous sommes vraiment au début d’un long processus avec notre série Women War and Peace. Nous avons une vision globale et espérons qu’elle sera diffusée dans plusieurs pays, y compris en France. Je pense qu’en Europe il y a une hésitation raisonnable et compréhensible à l’idée d’entendre des Américains parler de la guerre. Mais je ne pense pas que nous soyons sur un registre américain quand nous parlons de guerres ou de questions sociales.
Une grande partie de mon travail depuis Pray the Devil Back to Hell est de diffuser ces films dans des organisation pour que plus de femmes puissent les voir. Une sorte de révolution s'opère quand ces femmes voient d'autres femmes qui leur ressemblent prendre les rênes et se faire respecter à l'échelle mondiale. C’est là ma vraie passion. Pray the Devil Back to Hell a été visionné dans soixante pays et a eu un vrai impact transformateur. Quand vous créez quelque chose qui vit tout seul, et qui devient lui-même créateur d'autre chose, c’est quand même extraordinaire.











