Brésil: le barrage de la discorde

Le Belo Monte est censé devenir le troisième barrage le plus important au monde.  

[Mise à jour 17 août 2012: Un tribunal fédéral a demandé l'arrêt des travaux, au motif que les Indiens n'ont pas été consultés avant leur mise en oeuvre.]

Fin août 2011, des manifestations ont été organisées dans quinze pays, du Brésil à l'Iran en passant par les États-Unis et le Canada, contre le grand projet hydroélectrique Belo Monte sur le fleuve Xingu, en Amazonie. Le futur troisième plus grand barrage au monde inondera 500 km2, forçant plus de 16.000 personnes à se déplacer. "Préservons la forêt et l'humanité. Non à Belo Monte!", ont scandé de nombreux manifestants.

Comme l'explique la Britannique Sarah Shenker, enquêtrice pour Survival, ONG de défense des peuples indigènes, l'énorme barrage met en péril le mode de vie et l'existence même des populations indiennes vivant à proximité: “L'inondation d'une partie de la forêt, l’assèchement d'une partie du fleuve Xingu réduirait les stocks de poissons nécessaires à la survie des peuples Kayapo, Arara, Jurande, Araweté, Xikrin, Asurini et Parakaña”, détaille la militante souvent en contact avec les populations d'Amazonie. Les Indiens qui ont décidé de s'isoler du monde extérieur, en asile volontaire, risquent eux aussi d’être touchés. Ces peuples sont dépendants des ressources en péril de la forêt. D'autre part, “l'afflux de migrants pour la construction du barrage amènera des maladies qui peuvent leur être fatales”, poursuit la militante.

Alstom visé

En France aussi, une manifestation d'opposants au projet s'est déroulée le 20 août devant la grande Arche de la Défense. Un rassemblement soutenu notamment par la fondation de Danielle Mitterrand, France Libertés.

Cette action contre Belo Monte n'est pas anodine. En février 2011, Sheyla Yakarepi Juruna, invitée de Survival France et Amazone Watch, dénonçait l'implication d'entreprises françaises comme Alstom*, qui fournirait les turbines du barrage: “Il faut alerter le monde que ces projets ne sont pas viables à terme (...) Les droits des Indiens sont violés et ceci est appuyé par plusieurs gouvernements dont celui de la France” déclarait l'ambassadrice des peuples indiens d'Amazonie.

Ses propos ont cependant reçu un écho plus que modéré puisque selon l'AFP, les manifestants français étaient seulement une cinquantaine. Rien à voir avec l'ampleur des actions au Brésil, où des rassemblements se sont déroulés dans plus d'une quinzaine de villes autour d'ONG, d'écologistes et d'Indiens. Ils étaient quelques milliers à São Paulo où une effigie en paille de la présidente brésilienne Dilma Rousseff a été brûlée.

Regardez la vidéo:

Les travaux ont débuté

Malgré l'opposition massive que le projet suscite, le contexte a bien changé depuis que Youphil s'était entretenu avec un leader du peuple indigène Kayapo, Megaron Txukarramãe, en juin 2010. Le barrage “est un monstre et le diable qui veut détruire ce que le créateur nous a laissé. C'est pour cela que nous accueillons les gens qui choisissent notre camp, et nous espérons ne jamais le regretter”, déclarait-il à l'époque.

Megaron Txukarramãe comptait alors sur la campagne européenne et médiatique de son oncle, le chef Raoni (en photo), pour freiner le projet. Raoni est connu pour avoir gagné l'appui de personnalités comme Jacques Chirac, Jean-Paul II ou encore James Cameron.

Aujourd'hui les soutiens d'anonymes sont toujours plus nombreux, une pétition lancée par le chef Raoni a par exemple réuni plus de 90.000 signatures et des stars (Cali dernièrement) rejoignent le mouvement. Mais rien ne semble faire plier le gouvernement brésilien.

Lles constructions de Belo Monte ont bel et bien débuté selon le collectif brésilien opposé au barrage Xingu Vivo. Dès le 7 juillet, le collectif twittait via @xinguvivo: “Quarante hommes qui travaillent depuis la semaine dernière, on en attend 400 pour la semaine prochaine. + 40 nouveaux engins.” Le chantier débute donc timidement et peu d'informations filtrent sur les avancées. A terme, le barrage, qui devrait fonctionner en pleine puissance en 2019, accueillera environ 20.000 travailleurs.

L’Institut brésilien de l'environnement (IBAMA) a en effet donné son aval définitif à la construction le 1er juin dernier. Selon des organisations comme Survival, ce projet a été autorisé en dépit des “multiples violations des droits de l'Homme et atteintes à l'environnement.” La convention 169 de l'Organisation internationale du travail stipule en effet que les Indiens auraient dû être consultés au préalable, ce qui n'a pas été fait.

Ces derniers ne perdent pourtant pas espoir. Sheyla Juruna, porte-parole des Indiens Juruna, assure qu'elle continuera de défendre la rivière de son peuple: “Nous n'allons pas abandonner car nous n'avons pas besoin du barrage”, insiste-t-elle. Alors qu'en mai 2010 le chef Raoni annonçait aux journalistes de l'émission Sept à Huit qu'il avait demandé à son peuple de se préparer à la guerre, aujourd'hui Juruna récidive: “Si le gouvernement insiste, il y aura la guerre.

L'affrontement physique demeure pour l'instant une simple menace. Elle démontre néanmoins la détermination des Indiens d'Amazonie.

Nourrir d’électricité la croissance

Alors qu'un rapport réalisé par International Rivers (Etats-Unis) et les Amis de la Terre (Brésil) pointe du doigt les risques sociaux, environnementaux, juridiques et financiers (rapport PDF à télécharger ici, en portugais) le gouvernement brésilien assure de son coté que les impacts sur l'environnement seront limités. Les opposants au barrage, à l'image de Sarah Shenker, répondent qu'il y a “d'autres moyens (de production) comme l’énergie solaire ou l'éolien.” 

Pas question pour l’État brésilien et sa présidente Dilma Rousseff d'envisager d'abandonner Belo Monte qui devrait produire 11% de l’électricité du pays. Le gouvernement s'est fixé pour objectif de doubler la production nationale énergétique d'ici 2019 afin d'accompagner la croissance économique. Son prédécesseur Lula Da Silva avait relancé le projet Belo Monte, quitte à crisper certains de ses alliés. C'est entre autres pour cette raison que l'écologiste Marina Silva avait démissionné de son poste de ministre de l’Environnement en mai 2008 pour ensuite se présenter à l'élection présidentielle de 2010.

Pour Survival, l'ampleur des nombreuses manifestations a prouvé que Belo Monte était rejeté par la population. Après plus de vingt ans d'opposition et malgré la concrétisation irrémédiable du barrage, le bras de fer continue. Les porte-paroles indiens ont promis de nouvelles actions sans qu'aucune date ne soit encore fixée.

Lire sur le sujet: -  "Les Mémoires d'un chef indien", par le chef Raoni et Jean-Pierre Dutilleux.

* Erratum: Contrairement à ce qui était indiqué lors de la publication de l'article, l'entreprise GDF n'est pas impliquée dans ce projet de barrage.