
La voix s’élève et se fait plus dure, plus accusatrice. "Nous sommes dans un pays tartuffe. L’Etat suit à la lettre les demandes des banques parce qu’il n’a pas le courage de s’y opposer". Lorsque Jean-Louis Kiehl parle des thèmes qui lui sont chers, surendettement, solitude, une force nouvelle envahit son corps. "Je me battrai jusqu’au bout" contre ce fléau, assène-t-il. Dans Crésus, qui vient de rejoindre le réseau d'entrepreneurs sociaux d'Ashoka, il a mis tout son cœur. Depuis deux ans, il est président de cette fédération d'associations, qui lutte contre le surendettement.
Une carrière atypique
Ce n’est pourtant pas sa vocation première. A 29 ans, il part en Afrique, à Abidjan, pour développer l’image de DaimlerChrysler. Après quinze ans de bons et loyaux services dans le secteur privé, Jean-Louis Khiel rentre en France. Il décide de reprendre les études, pour rattraper le temps perdu. DEUG, licence puis maîtrise, le tout en cours du soir; ce qui ne l’empêche pas de terminer major de sa promotion en dernière année. Ses études portaient alors sur le droit et les contentieux.
Il s’engage ensuite comme délégué auprès du médiateur de la République. Pendant dix ans, son rôle est d’accueillir et d’aider les citoyens endettés et dans l’incapacité de payer leurs impôts.
C'est lors d'une permanence en 2000 qu'il découvre la problématique du surendettement. Et qu'il décide de s'y consacrer pleinement. Lorsqu'il intègre Crésus la même année, l'association existe depuis huit ans. A l’origine, l’établissement ne devait s’occuper que des crédits immobiliers, et disparaître au bout de deux années d’existence.
Mais face à l’affluence et à la variété des demandes, l’association poursuit sa route, consciente de son importance. Depuis, chaque année, le nombre de personnes en situation de surendettement augmente. En 2010, ce n’est pas moins de 3628 dossiers supplémentaires qu’il a fallu gérer, soit une augmentation de 20% par rapport à 2009.
Crésus développe alors de nouvelles structures: une web radio et surtout une plateforme à Strasbourg, pour venir concrètement en aide aux personnes en difficulté. Pour Jean-Louis Kiehl, le surendettement est une spirale qu’il ne faut pas sous-estimer. C’est pourquoi l’association propose également un soutien psychologique aux personnes les plus en danger. La solitude est souvent la porte d’entrée à la multiplication des crédits. "Il faut traiter le surendettement dans sa globalité, pas uniquement l’aspect financier", juge Jean-Louis Kiehl.
L'Etat soutient les banques...
Les exemples de familles brisées à cause du surendettement ne manquent pas. "J’ai connu une dame qui était dans une situation très difficile, avec 14 crédits sur le dos. Son fils, brillant, venait de décrocher le concours d'entrée à HEC. Pour financer ses études, le jeune homme fait une demande de bourse, qui lui est refusée car sa mère touche 2000 euros par mois. En réalité, avec tous ses crédits, elle ne perçoit qu’un peu plus de 400 euros. Il décide alors de souscrire à un crédit. La banque le lui refuse car sa caution, sa mère, est surendettée. Maintenant, il est serveur, il se shoote. Ce genre de situation bousille des vies".
Dans son regard, la peine est sincère. Il n’y a pas de fausse empathie. Il vit son combat. Et doit sans cesse se frotter à plus grand, plus fort que lui. Une certaine lassitude se dégage de son visage, parce qu’il sait que son engagement n’a pas de fin. Pourtant des solutions existent. Depuis des années il se bat pour l'instauration d'un "registre positif des crédits". La France est le seul pays d’Europe qui n'en possède pas.
Ce fichier enregistre toute personne qui contracte un emprunt. Et lorsque qu’un particulier fait la demande d’un prêt, l’établissement peut vérifier dans le registre sa situation, et uniquement dans ce cas-là. Ce qui devrait, logiquement, pousser les banques à la prudence et donc à limiter les risques. Étonnamment, ces dernières ne veulent pas de ce fichier.
Chahuté par les parlementaires (qui soutiennent le projet), le ministère de l'Economie décide de créer en 2010 une commission pour déterminer l'intérêt d'un tel registre. Une commission? Jean-Louis Kiehl soupire. "Pour enterrer une loi, il suffit de créer une commission, disait Clémenceau…"
Des combats, une victoire
A terme, l'homme au sourire énigmatique espère voir l’association disparaître. Cela signifiera que son combat contre le surendettement est gagné. Mais la route est encore longue. En plus du registre positif, Crésus milite pour un partenariat serré entre les établissements bancaires et l’association. Par exemple, si la banque découvre un client dans une situation difficile, elle contacte la plateforme de médiation qui s’occupe de renégocier les prêts, mais aussi d’assurer un suivi de la personne.
Afin de concrétiser ce projet, Jean-Louis Kiehl a rencontré la ministre de l’Economie en septembre 2010. Christine Lagarde s'est alors engagée à lui obtenir des rendez-vous avec tous les patrons bancaires pour l’aider à nouer des partenariats. La promesse est restée lettre morte.
Tant pis. La ministre aurait pu être d’une grande aide, mais Jean-Louis Kiehl persiste. C’est à la seule force du poignet qu’il va les contacter lui-même. Le léger sourire qui éclaire son visage lorsqu’il raconte cette histoire en dit long. "Les promesses n’engagent que ceux qui les écoutent. Je n’ai pas attendu une intervention de la ministre pour rencontrer les patrons et négocier".
Coincé entre des banques réfractaires et un Etat craintif, mieux vaut être patient. Et sa persévérance a porté ses fruits. Rapidement le patron de la Banque Postale le contacte pour l’assurer de sa collaboration. Sur le surendettement d’abord, sur les microcrédits ensuite. Et tel un effet boule de neige, d’autres banques (Société Générale, BFM…) ont depuis rejoint la barque de Crésus.
En réalité, le surendettement n'est que la partie visible de l'iceberg. Et Jean-Louis Kiehl n'a pas l'intention de ne traiter que cet aspect. Ce qu’il désire réellement, c’est essaimer un peu partout en France des points-informations sur la finance, dans son ensemble. Dans ces lieux dédiés, les personnes en difficulté trouveraient conseils, suivis, réconfort. Le combat de toute une vie.
Photo de une: Cresus












