"Les Etats-Unis et l'Europe ne peuvent plus ignorer les pays émergents"

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Entretien avec Nicolas Véron, économiste français au think tank belge Bruegel, et chercheur invité au Peterson Institute for international Economics, à Washington.

Dans quelques jours le Fonds Monétaire International (FMI) va nommer son nouveau directeur. Deux candidats sont en lice: la ministre française de l’économie, Christine Lagarde, et le directeur de la Banque Centrale Mexicaine, Agustin Carstens. Alors que de nombreuses voix se sont élevées pour demander une plus grande représentation des pays émergents dans l’institution, Nicolas Véron a répondu à nos questions sur les enjeux de ce débat.

Youphil: Le nouveau directeur du FMI doit-il venir d’un pays émergent selon vous? Et pourquoi?

Nicolas Véron: Il y a un déséquilibre: les principales institutions publiques économiques et financières mondiales sont basées en Europe et aux Etats-Unis et sont dirigées par des Européens et des Américains. C’est le cas pour le FMI mais aussi pour la Banque Mondiale, l’Organisation Mondiale du Commerce, et bien d’autres.

En même temps, les pays émergents représentent une part croissante de l’économie mondiale. Si l'Europe et les Etats-Unis veulent que ces institutions jouent un rôle mondial, ils ne peuvent pas continuer à ignorer les pays émergents.

Idéalement, le recrutement ne devrait pas tenir compte de l’origine géographique et devrait n'être basé que sur les compétences et l’expérience économique, financière et internationale des candidats. Cependant, la réalité est qu’il y a aussi une dimension politique.

Youphil: Au-delà du symbole, dans quelle mesure un directeur originaire d'un pays émergent, en l'occurence Agustin Carstens, changerait-il la politique de l’institution?

N.V: La symbolique est très importante. Mais, il faut préciser que les deux candidats ont des profils très différents. Agustin Carstens est un économiste, un technocrate plutôt qu’un politique. Il a une longue expérience dans la gestion de situations économiques difficiles. Christine Lagarde a été avocate et elle est entrée en politique il y a moins d’une décennie. Elle a joué un rôle reconnu pour rapprocher les points de vue dans la crise de l’euro, c’est le point clé de sa candidature. Au total, tous les deux apparaissent très bien qualifiés pour le poste.

Il n’est pas évident de savoir lequel est le plus libéral ou interventionniste. Les pays du Sud et du Nord ne se départagent d’ailleurs pas sur ces critères. Beaucoup de pays émergents ont, par exemple, des dépenses publiques et des dettes bien plus faibles, en proportion du PIB, que les pays avancés.

Du reste, le candidat mexicain ne peut pas être accusé de dogmatisme libéral, même s’il est connu pour son attachement à la rigueur budgétaire.

Youphil: Cela modifierait-il surtout les relations diplomatiques?

N.V: Christine Lagarde a raison de dire qu’elle souhaite être la candidate du monde entier et pas seulement de l’Europe. Il n’en reste pas moins que la nomination d’un directeur général issu des pays émergents est la seule manière de prouver que le FMI n’est pas une chasse gardée des Occidentaux.

En Europe, une telle nomination pourrait certes créer un sentiment de dépossession. Mais l’intérêt primordial des Européens est d’abord que le FMI maintienne son engagement en faveur des pays de la zone euro, ce qui n’a rien d’évident. Un directeur général européen n’est pas forcément le mieux placé pour défendre cet engagement vis-à-vis du reste du monde.

Quoiqu'il en soit, il est peu probable qu’Agustin Carstens l’emporte sur Christine Lagarde. Elle est clairement la favorite.

Youphil: Quel regard portez-vous sur le FMI aujourd’hui, sur son rôle et son efficacité?

N.V: Son rôle a été fortement renforcé par la crise économique. Le fonds a joué un rôle important dans la prévention et la gestion des crises financières. Depuis le sommet de Londres en 2009, il a plus de moyens d’action.

Il a besoin d’avoir une approche la plus ouverte possible. Les débats en interne et en externe sur son rôle et son action doivent se développer, pour éviter d’être contraint par des dogmes obsolètes. Dominique Strauss-Kahn avait engagé cette ouverture. Par exemple, le FMI demandait à tous les pays une ouverture complète de leurs frontières aux flux de capitaux étrangers, mais il reconnaît aujourd’hui que certaines restrictions peuvent être parfois nécessaires. Cette ouverture d’esprit accrue est une bonne chose.

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