A quoi sert l’économie sociale et solidaire si elle ne dérange personne?

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Pour sortir de la marge, l’ESS doit engager et gagner, avec d’autres, la bataille des idées. Par Tarik Ghezali, délégué général du Mouvement des entrepreneurs sociaux.

Ces dernières années, l’ESS connaît une vraie montée en puissance auprès des médias, des acteurs académiques (grandes écoles, universités), des décideurs politiques locaux, nationaux et européens – de gauche et fait nouveau, de droite aussi[1]. Des réseaux patronaux (Entreprendre, Centre des jeunes dirigeants d’entreprise…) s’y intéressent également sous un jour nouveau.

Mais cette reconnaissance, sous sa forme actuelle, peut s’avérer contreproductive.

Car si la musique a changé, en bien - on est passé de "vous êtes de la concurrence déloyale" à "c’est très bien ce que vous faites, continuez les gars!" -, il demeure quand même un sentiment persistant : celui de ne pas être vraiment pris au sérieux, d’être toujours considérés comme étant "à côté", en périphérie, en marge.

L’ESS semble ainsi passer du village d’irréductibles Gaulois à une sorte de parc Astérix formidable, de ceux que vous allez visiter le week-end à la campagne, en famille, pour vous divertir.

La semaine, elle, reste réservée à des sujets réputés "sérieux" et "importants". De vrais plats de résistance: le G20, le business, les grandes entreprises, la fiscalité, l’industrie, la dette, le pouvoir d’achat, etc. Pour le "social et le solidaire" on verra cela au dessert, si on a encore un peu faim…

Bien sûr, le trait est forcé mais l’idée est bien là.

Ne plus réfléchir en "minoritaires"

Surtout que, pendant ce temps-là, le "business as usual" revient en force, les marchés financiers imposent leur loi aux Etats et le spectacle des sommets internationaux - de Copenhague au G20 - amuse la galerie sans aboutir à rien de décisif.

Dans ce contexte, et à l’aube d’une année électorale chargée, l’ESS ne peut se contenter politiquement de défendre et de proposer seulement des mesures pour favoriser son propre essor. Etre citée dans les programmes des candidats est bien sûr indispensable, mais aussi largement insuffisant. Cela cantonne en effet l’ESS au rôle de groupement catégoriel, comme il en existe déjà des centaines en France.

Il faut aussi chercher à peser sur la ligne économique globale des programmes des candidats à la présidentielle, dans un sens plus social et plus solidaire. A l’heure d’une crise systémique, l’objectif de l’ESS ne peut en effet se réduire à faire grandir sa "part de marché", îlot de vertu dans un océan de vice économique… Il doit être aussi et surtout d’irriguer et de changer, avec d’autres, l’ensemble de l’économie.

La crainte, exprimée par certains, que ce second objectif, par son ambition globale, amène à diluer l’ESS, résulte d’une vision étroite et court-termiste. C’est en fait exactement le contraire: se positionner comme force de changement, avec d’autres, de toute l’économie permettra de développer significativement l’ESS.

Pourquoi? Parce qu’avant de gagner la bataille du réel, il faut gagner la bataille des idées (chère à Gramsci) et faire évoluer en profondeur l’imaginaire collectif sur l’entreprise, le profit, l’économie. Pour créer alors les conditions d’un réel changement d’échelle de l’ESS et, plus largement, de toutes les initiatives entrepreneuriales plus solidaires et plus démocratiques.

Plus concrètement: tant que ne s’imposera pas l’idée que la fragilité humaine doit être au cœur du modèle économique et du management des entreprises, les structures d’insertion et les entreprises adaptées resteront considérées comme de simples rustines.

Tant que ne s’imposera pas dans l’opinion et le débat public la pertinence et la nécessité d’avoir des salariés au sein des conseils d’administration des entreprises, le modèle Scop continuera à être vu comme intéressant mais marginal.

Tant que ne s’imposera pas l’idée que les banques doivent à leurs clients la transparence sur l’impact social de leurs dépôts et leur traçabilité (notamment au regard des paradis fiscaux et du réinvestissement local), les banques éthiques seront vues comme utiles mais périphériques.

Tant que ne s’imposera pas l’idée que l’entreprise ne se réduit pas à un instrument de profit propriété des actionnaires, le modèle des "sociétés de personnes" (associations, coopératives, mutuelles) sera regardé avec autant de sympathie que de condescendance.

On pourrait multiplier les exemples… L’ESS gagnerait ainsi à passer d’une demande de reconnaissance comme "minorité visible" - à qui on doit accorder des avantages spécifiques liés à des revendications identitaires - à une posture d’inspiration pour l’avenir de l’ensemble de l’économie.

En démontrant davantage sa capacité à apporter des réponses anticipatrices à des défis qui se posent à toutes les entreprises, l’ESS sera alors vraiment prise au sérieux, reconnue comme un des leviers clés pour sortir de la crise par le haut.

Etats Généraux de l'ESS

Pour gagner cette bataille des idées, il ne faut pas craindre de bousculer, de déranger.

Diogène disait de Platon: "A quoi sert un philosophe qui n’a jamais dérangé personne?". Paraphrasons-le: "A quoi sert une ESS qui ne dérange personne?"

Nous sortons de la crise dans un état pire qu’avant. Les grandes régulations promises ne parviennent pas à s'imposer. Les bonus repartent de plus belle, les écarts de salaires aussi. Le chômage de longue durée et la précarité s'étendent, ceux des jeunes s'aggravent. L’environnement n’est plus une priorité. La rente étouffe l’innovation et l’initiative. L’Etat, surendetté pour sauver le système, n’arrive plus à répondre à l’intérêt général. Le risque systémique est toujours là.

Tout cela n’est pas acceptable et nous indigne. Si nous ne disons rien, ne faisons rien, ne nous étonnons pas que les extrêmes et que l’abstention montent! Une insurrection des consciences est nécessaire et possible. Car il n’y a pas de fatalité. Nous pouvons changer la donne. Et remettre l’économie au service de la planète et des hommes, notamment des 80 % qui estiment ne pas pouvoir faire bouger les choses dans la société[2].

L’ESS peut et doit être à la pointe de ce combat. Elle ne doit pas seulement parler politiquement aux inclus, aux bobos, aux militants, aux citadins des grandes métropoles, mais aussi à ceux qui souffrent, sont déstabilisés et fragilisés par la mondialisation, menacés par le déclassement social et territorial, et qui paradoxalement… sont souvent des bénéficiaires de l’action des initiatives de l’ESS!

L’ESS doit se faire entendre d’eux. Etre populaire sans être populiste. Porter sa voix dans le débat public, en tant que mouvement social, en tant que force politique, crédible et audible. Une force capable de proposer une vision globale de l’économie et pas seulement de se regarder le nombril. Une force capable de créer des rapports de force favorables et de peser face aux décideurs. Une force à même de faire mouvement et de bousculer l’ordre établi.

Pour cela, l’ESS institutionnelle doit retrouver le goût du débat, de l’audace, de la confrontation, au sens noble du terme. Et sortir des exercices classiques, désormais éculés, alternant autocongratulations primaires ("nous sommes l’Alternative") et jérémiades plaintives ("nous ne sommes pas assez reconnus").

Un sursaut est donc nécessaire. Sinon, l’indifférence méfiante (village gaulois) ou l’enthousiasme décalé (parc Astérix) s’imposeront durablement…

D’une certaine manière, l’ESS est à la croisée des chemins. Et la balle est dans son camp. Nul doute que ces enjeux seront au cœur des Etats Généraux de l’ESS qui se tiennent du 17 au 20 juin prochains au Palais Brongniart à Paris.



[1] Exemple : fond de 100 M€ dédié à l’ESS issu du Grand emprunt du gouvernement Fillon, Single Market Act, Plan de relance du marché intérieur européen (M. Barnier) qui fait de l’entrepreneuriat social une de ses 12 priorités, plan en faveur de l’ESS de la région Alsace ou du département des Hauts de Seine, etc.
[2] Baromètre des priorités sociales Mouves - TNS Sofres, édition 2010.
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Commentaires

L'image d'Asterix est assez juste. Obelix et lui ont leur propre système, sont dans la confrontation mais n'ont jamais cherché à influer le système dominant. :)

"Tant que ne s’imposera pas l’idée que les banques doivent à leurs clients la transparence sur l’impact social de leurs dépôts et leur traçabilité (notamment au regard des paradis fiscaux et du réinvestissement local), les banques éthiques seront vues comme utiles mais périphériques."

Bien vu, la transparence financière est surement le meilleur moyen de changer durablement les mentalités des banques et des élus. Si aujourd'hui les états du sud n'ont plus les moyens de se développer, c'est avant tout à cause des chiffres abracadabrantesques de l'évasion fiscale, les chiffres: www.aidonslargent.org . La Zambie était une nation en pleine croissance, mais maintenant que les multinationales qui pillent les sols ont décidé de payer des impôts ailleurs, le pays crève. L'EES est une façon de réagir, mais la solution réside dans une réforme totale du système financier mondial.

Je ne connaissais pas ce site, merci. Et parfaitement d'accord avec votre commentaire.

Quand je parle de statut d'entreprise solidaire, il s'agit bien entendu de quelque chose de différent de la reconnaissance préfectorale, intéressante mais plus un habillage qu'autre chose.

Bonjour, merci pour cet article très intéressant. J'ajouterai, et c'est du vécu, que le développement de l'ESS se fait dans un contexte particulier: en France on a le choix entre Association, Entreprise, Coopérative. Les SCOP/SCIP sont une initiative intéressante mais qui à mon sens ne va pas assez loin. Un statut de l'entreprise solidaire est nécessaire, débat déjà bien avancé dans certains pays, dont celui que beaucoup décrivent comme le grand satan....Etre dans "l'entre deux" n'est pas forcément bien compris en France, pourtant il y a là une belle occasion de rénover le système de l'intérieur. En outre, si vous êtes une association, les impôts vous obligent à être opérateur direct sur le terrain pour bénéficier de la déduction d'impôt. IL faudra que l'on m'explique la cohérence de cette obligation avec les déclarations sur le Codéveloppement et sur la responsabilisation des populations que les associaitons soutiennent sur le terrain...Encore plus fort, le fait d'être opérateur, c'est à dire maître d'ouvrage oblige donc à s'assurer, mais.... les assureurs et notamment ceux qui sont soit disant spécialistes des associations, refusent d'assurer la réalisation d'infrastructures sur le terrain. Il y a quelque chose qui m'échappe dans ce pays...