Elle habille Ludivine Sagnier et Eva Mendes. Une partie de sa collection a été distribuée aux Galeries Lafayette. Elle a même décroché un contrat avec Puma pour revisiter l'un des sacs phares de la marque. La styliste Sakina M'Sa pourrait déplacer sa boutique dans les quartiers chics dédiés à la mode, si elle le voulait. Mais non, elle veut rester à la Goutte d'Or, ce quartier populaire du 18ème arrondissement de Paris. Elle poursuit ainsi son objectif: produire de la couture haut de gamme en valorisant les talents du quartier.
La maison de couture d'insertion, créée en 2002, s'active au sous-sol de la boutique de Sakina M'Sa, au n°6 de la rue des Gardes. Parmi les quatre salariés, deux couturiers en insertion. Des personnes en difficulté agréées par le Pôle Emploi pour bénéficier de ces contrats accompagnés leur permettant de reprendre pied dans le monde du travail et de trouver, par la suite, un emploi pérenne. Grâce à cet engagement, la maison de couture a obtenu le statut officiel de structure d'insertion par l'activité économique, en 2009. Elle est subventionnée par la région Ile-de-France et l'Etat à hauteur de 50%.
Le bleu est roi
L'atelier confectionne deux collections de vêtements haut de gamme sur mesure par an. Ces lignes de vêtements, allant du "top" à 45 euros au manteau à 600 euros, sont présentées au même moment que celles de la haute couture, en janvier et en juillet. Cette année, le bleu est roi. Sakina M'Sa a revisité le bleu de travail pour rendre hommage au monde ouvrier. Surprenant, mais emblématique de la démarche de la styliste: rendre leur dignité aux travailleurs modestes et encourager la mixité sociale.
Comme dans les maisons de couture traditionnelles, Sakina M'Sa vise l'excellence. "On montre que travailler avec des ouvriers d'insertion n'empêche pas d'exiger d'eux le meilleur et de produire des vêtements de qualité", explique la chef d'atelier, Pech.
En quoi cette SARL aux 100.000 euros de chiffre d'affaires diffère-t-elle des maisons standards? "On met l'humain au centre", assure Nathalie Curien, chargée de médiation culturelle pour l'association de Sakina M'Sa. "Nous travaillons avec des personnes en difficulté, il faut en tenir compte. Alors, on les accompagne dans leurs démarches administratives, pour avoir des papiers ou pour se soigner. L'entreprise s'investit pour que ces personnes apprennent à lire, écrire et compter, car l'insertion passe aussi par l'alphabétisation", ajoute-t-elle.
Matar Dioune a bénéficié de ce soutien social. Ce Sénégalais de 57 ans travaille à l'atelier depuis 2007, en tant qu'employé d'insertion, payé au Smic. Dans quelques mois, il obtiendra un CDI. Tout en piquant une robe, bleue toujours, il raconte son histoire, sa voix enjouée couvrant les cliquetis de la machine à coudre et les chansons de music-hall que crache une radio: "Cet emploi m'a apporté la stabilité. Je peux renouveler ma carte de séjour régulièrement sans problème avec mes fiches de paye et mes factures EDF. Si j'ai un souci, Sakina est toujours là. D'ailleurs, elle m'a aidé à payer la caution de mon appartement, sans quoi je ne l'aurais pas eu."
L'insertion se fait par l'emploi, mais plus encore, par la formation. Les employés qui travaillent pour Sakina M'Sa ont des niveaux très variables en couture. Matar était déjà couturier, mais ce n'est pas le cas de tout le monde. La chef d'atelier, Pech, leur donne des bases et les encadre. "Pour moi, ce qui change des autres ateliers où j'ai pu travailler, affirme-t-elle, c'est vraiment l'accompagnement. Au début, c'était difficile parce que je n'étais pas habituée à être toujours derrière les couturiers. Mais maintenant, je commence à les connaître. Ca va mieux."
Ce fonctionnement a tout de même un impact. Selon Nathalie Curien, la "production est sûrement un peu moins importante que dans un atelier classique, car former et remettre des personnes dans le rythme du travail prend du temps".
L'insertion par la culture
Pour Sakina M'Sa, l'insertion se fait aussi par la culture. Pour que ses employés se familiarisent avec le monde dans lequel ils travaillent, elle les emmène voir des expositions, des défilés de mode ou visiter des enseignes de luxe.
Mais la créatrice veut aussi démocratiser l'accès à la mode et à la création en-dehors de son entreprise. Dans cette optique, elle a créé l'association Daïka, en 2006. Administrée par Nathalie Curien, Daïka organise des ateliers gratuits de création de vêtements et d'art. Ces activités peuvent représenter une étape pour retourner vers un parcours professionnel, se revaloriser en mettant en avant son savoir-faire, ou simplement découvrir l'univers de la couture.
Les deux structures, l'association et l'entreprise, sont complémentaires et communiquent. D'ailleurs, les ateliers de création se déroulent à l'endroit même où les couturières confectionnent la collection de Sakina M'sa. Selon Nathalie Curien, certaines femmes ont participé aux ateliers et ont obtenu un contrat en insertion dans l'atelier par la suite. L'une d'entres elles, une Italienne, est retournée dans son pays d'origine à la fin de son contrat pour se lancer dans la confection de linge de maison.
D'autres structures d'insertion existent dans le domaine du textile, comme les chantiers d'insertion, fédérés par l'organisation Tissons la Solidarité. Sakina M'Sa a collaboré avec l'un d'entre eux (chapeauté par Emmaüs), pour récupérer des bleus de travail. A la différence de son projet, ces chantiers n'ont pas nécessairement le statut d'entreprise commerciale.Ils développent surtout leurs activités dans la récupération de textiles et le prêt-à-porter.
D'après Nathalie Curien, "la maison de couture de Sakina est l'une des seules de ce type dans le domaine de la couture haut de gamme. Il y a des marques ou des créateurs qui font parfois appels à des chantiers d'insertion extérieurs, mais elles n'ont pas intégré l'insertion dans leur fonctionnement."
Sakina M'Sa ne recherche pas la facilité et veut faire tomber les murs. Son prochain défi: organiser avec d'autres associations un défilé dans une prison.
Crédit Photos: Fanny Roux.




