Et si soutenir Yunus avait été contre-productif?

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Jean-Michel Servet regrette que Muhammad Yunus n'ait pas plus rapidement pris ses distances avec la Grameen Bank.

Plus de trois millions et demi de personnes ont signé une pétition de soutien à Muhammad Yunus et parmi lesquelles de nombreuses autorités ou leaders de toute obédience idéologique, culturelle, politique ou religieuse, des capitaines d’industrie, des responsables de fondation ou d’association, d’organisations internationales, des journalistes, des universitaires.

Ce mouvement de masse en faveur d’une des figures les plus emblématiques du microcrédit, mouvement symbolisé aussi dans certaines villes par des chaînes humaines, peut rassurer quant à l’appui porté au secteur; ceci dans un contexte où toute forme de microcrédit n’est plus spontanément reconnue comme une bonne pratique et où certains décideurs, certains médias et certains chercheurs interrogent, non sans raison, son efficacité, en particulier à la suite de révoltes de clients au Nicaragua, au Pakistan ou en Andhra Pradesh.

Cristallisation des tensions

Toutefois, ces soutiens inconditionnels extérieurs n’ont pas permis de "sauver Yunus". Les pressions en sa faveur semblent même, en cristallisant les tensions, avoir été contre-productives vis-à-vis des autorités du Bangladesh.

Relevons d'abord la description caricaturale faite par la presse occidentale des causes de l’intervention du gouvernement du Bangladesh contre le prix Nobel: ce serait la jalousie de la première Ministre face à la notoriété de la Grameen et son inquiétude d’une possible concurrence politique de son leader. Si ses adversaires l’ont accusé dans le passé de corruption, Sheikh Hasina jouit auprès d’une majorité de son peuple d’une grande légitimité, par ses qualités personnelles et ses propres combats, comme en attestent les élections de 2008. Elle est la fille de Sheikh Mujibur Rahman, premier président du Bangladesh, considéré comme le père de la patrie, assassiné ainsi que plusieurs membres de sa famille par un groupe d’officiers en 1975. Son image de militante incarne, pour ceux qui la soutiennent, mieux que M. Yunus, la résistance passée face à la dictature militaire.

Un an pour prévoir sa succession

Les appuis extérieurs sont souvent contre-productifs quand ils dressent une partie de l’opinion publique locale contre ce qui apparaît comme des immixtions étrangères. Ce qui était demandé aux autorités du Bangladesh, en permettant à Muhammad Yunus de continuer à se maintenir à la tête de la Grameen, bien au-delà de l’âge de soixante ans, est qu’il soit encore fait pour lui exception aux lois et règlements de son pays.

Le gouvernement avait rappelé cette limite à Muhammad Yunus il y a un an. Celui-ci ne semble pas avoir mis à profit ce délai pour organiser sa succession. À l’unanimité de ses membres, la Cour suprême du pays a le 5 avril dernier confirmé son éviction à la tête de la Grameen Bank. Que le gouvernement l’est remplacé par Mozammel Hoque, un ancien directeur général de l’établissement que Yunus avait mis à la retraite, n’est certainement pas un signe d’apaisement. Cela pourrait indiquer une volonté de fouiller dans les archives de la Banque pour chercher à mettre en cause ce dernier et sa gestion dénoncée par ses adversaires comme autocratique et peu transparente par ses adversaires.

Des critiques sont apparues au Bangladesh, face aux intérêts directs de membres de la famille de Muhammad Yunus dans les entreprises contrôlées par ce qui constitue une sorte de conglomérat d’entreprises actives dans le domaine des télécommunications, des énergies renouvelables, de la pêche, etc. Certains ont fait remarquer que la Grameen Bank prenait un soin particulier à ce que ses agents de crédit ne puissent pas avoir de connivence locale avec leurs clients alors qu’au contraire l’immixtion familiale de Muhammad Yunus paraît forte à la tête de ces entités. L’accusation d’enrichissement est portée, notamment par la mise sur la place publique de ses émoluments comme conférencier par exemple.

Quoiqu'il en soit, Muhammad Yunus a surtout été victime des interrogations sur la contribution effective du microcrédit à la diminution de la pauvreté. Personne ne peut douter que certains emprunteurs bénéficient fortement des prêts. Mais personne ne peut aujourd’hui affirmer, sans être contesté, qu’ils sont plus nombreux que ceux qui voient leur situation économique détériorée à la suite de leur surendettement ou tout simplement que celle-ci reste inchangée. Un autre élément jouant contre Muhammad Yunus est ce qui apparaît dans le pays comme une volonté néolibérale de diminuer les capacités d’intervention des États, notamment en matière de santé et d’éducation, au profit d’intérêts privés. Les accusations d’avoir voulu dans le passé faire échapper la Banque au fisc ne font que renforcer ces critiques.

Médiatisation du microcrédit

Tenons gré à Muhammad Yunus, s’il n’a pas inventé le microcrédit (ceci est contesté même pour le Bangladesh en attribuant à d’autres les origines du projet…), de l’avoir considérablement médiatisé et de lui avoir donné une forte légitimité dans un contexte qui était au départ souvent hostile. Il a su dans le contexte de reconstruction post partition du Pakistan promouvoir un lien financier en lien social.

Il a aussi su, mieux que d’autres en période de crise de remboursement comme en Bolivie, au Nicaragua et en Andhra Pradesh, rapidement modifier le modèle initial pour l’adapter aux contraintes qui étaient apparues. Il a su promouvoir une diversification des services offerts.

Il est regrettable qu’il n’ait pas su prendre à temps la distance nécessaire, comme l’a fait en Inde Ela Bhat, fondatrice en 1974 de la banque coopérative SEWA (Self-Employed Women's Association) qui avait reçu en 1984 le Right Livelihood Award, appelé en français prix Nobel alternatif.

>Retrouvez l'intégralité de notre dossier sur la microfinance:

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