La microfinance tue (ou pas!)

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Mise en cause à la suite des suicides dans le sud de l’Inde, la microfinance n’en reste pas moins un moyen de sortir de la pauvreté.

Pour mieux comprendre la crise du microcrédit en Inde, dénoncée comme étant à l'origine de plusieurs suicides, Youphil publie deux points de vue sur le sujet d’universitaires spécialistes de la microfinance. Voici le premier:

Ces derniers mois ont été bien difficiles pour le monde de la microfinance, focalisé autour de quelques dizaines de suicides de femmes survenus dans l’état indien d’Andhra Pradesh. Force est de constater avec cette affaire à quel point la simplification et la médiatisation à outrance de quelques données peut nuire à un secteur tout entier…

En effet, bien qu’il n’y ait aucune certitude sur l’existence d’un lien direct entre les suicides et les microcrédits, la microfinance locale a fait l’objet d’une violente campagne de critiques qui a poussé la classe politique à adopter une loi de régulation tellement contraignante qu’elle met en péril l’ensemble du secteur du pays…et risque de condamner une pratique qui a prouvé depuis des décennies sa capacité à lutter contre la pauvreté.

Face à cela, un groupe duniversitaires exaltait les vertus de la microfinance et du libéralisme tandis qu’un autre critiquait les pratiques abusives et militait pour un renforcement des contrôles.

Mais faut-il jeter le bébé avec de leau du bain ? Tentons de rassembler des éléments "scientifiques".

Le taux moyen de suicides en Inde est de 10 pour 100.000 habitants, alors qu’il s’élève en France à 16 pour 100.000 habitants. Sachant que la microfinance indienne est par sa taille la plus importante au monde, cette 1ère comparaison simpliste tendrait à montrer que la microfinance entraine une diminution de la propension à se suicider…

Par ailleurs, les travaux d’Emile Durkheim nous enseignent d’une part que les pauvres sont moins enclins au suicide que les riches, et d’autre part que les facteurs principaux poussant au suicide sont le chômage et le divorce.

D’autre part, des chercheurs japonais ont démontré que la tendance au suicide s’accroit chez les personnes surendettées et dépendantes de plusieurs "garants".

Une grande partie du secteur de la microfinance en Andhra Pradesh est gérée depuis des décennies par le biais de groupes d’entraides nommés SHG (Self Help Groups).Ces groupes, composés en moyenne de 14 femmes, se constituent pour ouvrir un compte bancaire qu’elles n’auraient pu ouvrir individuellement et à travers lequel elles épargnent jusqu’à ce que leur collecte atteigne un montant leur permettant d’avoir droit à un emprunt.

17 millions de foyers (comptant chacun en moyenne 5 personnes) vivent aujourd’hui en Andhra Pradesh. Les plus pauvres d’entre eux ont contracté environ 3 ou 4 prêts.

Selon un rapport NABARD (2009-2010), en Andhra Pradesh, 1,5 million de SHG (soit 21 millions de foyers) ont contracté des prêts. Sur ces 21 millions, on estime les foyers "surendettés" entre 7 et 10 millions, soit environ 35 à 50 millions de personnes.

Ramené à ce total, le chiffre de 54 suicides ne devrait donc théoriquement pas être considéré comme alarmant. Par ailleurs, l’étude des données de séries chronologiques sur les suicides en Inde ne montre aucune corrélation entre microfinance et total des suicides.

Au-delà de l’Inde, une analyse plus globale ne montre aucune corrélation entre microfinance et suicides, même si l’analyse de régression réalisée sur 31 pays indique que la pénétration de la microfinance chez les plus pauvres est un facteur déterminant de l’augmentation des suicides.

En conclusion, et au-delà de l’Andhra Pradesh, s’il nous apparaît actuellement impossible d’établir un lien entre microfinance et pauvreté, il est certain que suicides et développement économique évoluent ensemble, et ce à cause de l’augmentation du stress des emprunteurs.

Le débat politique doit maintenant se centrer sur les questions suivantes:

La croissance rapide et pérenne des IMF est elle compatible avec un aspect plus humain ?

La pression sociale est elle indispensable pour obtenir des taux de recouvrement satisfaisants ?

Si les suicides augmentent avec la microfinance, n’est ce pas dû à un changement apporté par ces nouveaux financements aux rôles de chacun?

Arvind Ashta, Titulaire de la Chaire en Microfinance du

Groupe ESC Dijon Bourgogne

Saleh Khan, Groupe ESC Dijon Bourgogne

Philipp Otto, Université Européenne de Viadrina

Merci à Isabelle Demay et à Julien Hannoun pour leur traduction du texte en français.

> Retrouvez notre dossier sur la crise de la microfinance:

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Commentaires
jeanpierrecanot

La microfinance et de plus en plus en crise, de plus en plus contestée.
Finirons-nous par nous apercevoir un jour que la microfinance n’apporte rien et ne peut rien apporter dans l’aide au développement tant que nous nous acharnons à n’en rester qu’à la toute première étape du modèle coopératif qui seul peut apporter la solution ?

LES LIMITES DE LA MICROFINANCE, L’EXEMPLE DE L’AGRICULTURE

La microfinance tend à devenir la panacée à l’ensemble des problèmes de développement, notamment agricole, au point que tous les projets se rapportant à ce dernier ne s’articulent qu’autour du pivot central « crédit » à condition que celui–ci corresponde aux principes de la microfinance.
Dans le début des années 70, Muhammad Yunus développait au Bengladesh le concept de la Grameen Bank. Il partait du principe qu’une somme minime est souvent suffisante pour permettre le démarrage d’une activité, particulièrement dans les campagnes.
Le concept reposait sur les principes ancestraux du mutualisme, les mêmes repris chez nous avec le succès que l’on sait à la fin du 19ème siècle. Ces principes s’appliquaient au Bengladesh à une population homogène dans sa pauvreté absolue.
Grandes furent les difficultés de Muhammad Yunus pour obtenir un appui des bailleurs de fonds internationaux, Banque Mondiale et Fonds Monétaire International considérant que cette initiative au ras des pâquerettes ne pouvait s’inscrire dans le contexte de la mondialisation ou du développement dit durable.
Longtemps décrié et combattu, le système devait il y a peu, non seulement être remis à l’honneur, mais devenir la véritable tarte à la crème de la Banque Mondiale qui n’avait pas manqué au passage de le dénaturer. On ne parle plus désormais en matière de développement agricole dans les pays émergents que de microprojets financés par la microfinance dérivée directement de l’initiative de Muhammad Yunus.
La crise actuelle, où le système bancaire tend à limiter les crédits, est l’occasion pour certains de considérer que le microcrédit est une des solutions, sinon la solution, à cette crise.
Dans la recherche de solutions de financement pour les plus démunis que le système bancaire traditionnel maintient à l’écart de ses interventions, on oublie systématiquement le modèle coopératif qui il y a plus de cent ans apportait la réponse à l’agriculture française notamment.
Muhammad YUNUS et la Grameen Bank du Bengladesh n’ont pourtant quoi qu’on en dise rien inventé du tout, ce qui n’enlève d’ailleurs rien à leur mérite.
La Grammeen Bank, et tous les modèles de microfinance qui en découlent, ne sont que la première étape du modèle coopératif inventé par les Babyloniens. Après l’expérience des pionniers de Rochdale ou des producteurs de micocoulier dans le Gard en France, le système a été il y a cent ans à la base des modèles européens de la coopération agricole, notamment le Crédit Agricole français, que l’on oublie systématiquement dans les programmes de développement au profit du seul modèle de Muhammad YUNUS, prix Nobel de la Paix, porté désormais aux nues.
Le problème est que malgré tous ses mérites, le modèle mis en œuvre dans cette seule première étape, ne marche pas – à l’échelle de l’économie globale – et ne marchera jamais, pas plus d’ailleurs que les modèles coopératifs européens pris dans leur forme actuelle et que nous nous acharnons à développer en vain depuis les indépendances.
Il faut pour mobiliser le maximum de ressource bancaire vers le secteur agricole sous forme de prêts, bancariser les populations rurales de façon à ce que tous les flux financiers résultant de leur activité – essentielle dans les pays en développement, il s’agit du secteur primaire – restent dans ce secteur et ne s’évadent pas vers la banque commerciale. Celle–ci dans la meilleure des hypothèses fera semblant d’aider l’agriculture en avançant des fonds aux organismes de microfinance qu’elle crée la plupart du temps sous forme de filiales.
Ceci est vrai aussi pour les autres secteurs et pour nos pays en ce qui concerne les laissés pour compte du système bancaire traditionnel.
On ne saurait trop insister sur cette nécessité de bancarisation déjà citée des populations les plus pauvres
– C’est une véritable alphabétisation, économique bancaire et comptable qui leur permet d’appréhender des notions simples, ce que ne permet pas la manipulation de la seule monnaie fiduciaire.

– C’est une garantie supplémentaire pour le prêteur que l’emprunteur dispose sur un compte qui enregistre tous ses mouvements financiers, de la ressource nécessaire, résultant de l’activité financée, pour rembourser le crédit.

Ceci implique bien entendu, et ce n’est possible que dans le cadre coopératif, que le principe essentiel d’exclusivisme soit bien respecté, c’est–à–dire que le sociétaire ne puisse pas, au risque d’exclusion du système, ouvrir des comptes et contracter des emprunts dans plusieurs établissements.
Il faut rappeler encore une fois que la dégradation de tous les modèles coopératifs a pour origine principale le non respect de ce principe d’exclusivisme, qui a d’ailleurs été supprimé ou n’a pas été repris dans toutes les lois coopératives mises en place dans les pays en développement, ce qui conduit irrémédiablement à l’échec du système.
– C’est une garantie de création monétaire réelle. Le crédit anticipe en effet la création monétaire par production de biens ou de services.

Celui qui distribue le crédit doit donc s’assurer que le prêt est bien utilisé pour l’objet financé et que son montant ne dépasse pas ( il doit même rester inférieur) la valeur estimée du produit de l’activité financée.
Il est évident que la simple surveillance des mouvements du compte, à condition là aussi que le principe d’exclusivisme soit appliqué et respecté, permet de vérifier que l’anticipation de création monétaire est parfaitement justifiée.
Ce point est d’une cuisante actualité dans la crise économique que nous vivons et qui résulte de dérives bancaires où, dans le cadre d’une économie virtuelle généralisée et mondialisée, les crédits consentis pour des spéculations de tous ordres ont conduit à la création de fausse monnaie avec les conséquences dramatiques que nous n’avons pas fini de vivre.

Cette mobilisation indispensable de la ressource de base qui devra d’ailleurs être complétée notamment pour les investissements longs ne peut se faire qu’au travers du modèle coopératif qui a fait ses preuves depuis des siècles.
Encore faudrait il que ce modèle fut et restât l’authentique, et ne soit pas remplacé par les ersatz infâmes que l’on a vu se développer tant en Afrique que dans les pays communistes et qui ont conduit à la ruine et à l’abandon de ce modèle coopératif .
Ceci ne pourra se faire que par la mise en place de lois et règlements propres à la Coopération, agricole notamment, et qui en retiennent impérativement les authentiques principes de base.
La bancarisation des plus pauvres est de surcroît une des conditions essentielles pour que le système s’il est vraiment d’inspiration coopérative soit construit et fonctionne à partir de la base : les sociétaires ; et il y a bien là une des faiblesses de la microfinance telle qu’elle est conçue jusqu’à présent comme un système construit « d’en bas » et géré « d’en haut ».

Un problème supplémentaire est que l’on entend appliquer les principes de la microfinance d’un intérêt indiscutable par ailleurs à des populations hétérogènes dans leur pauvreté relative.
On se retrouve donc en fait dans une agriculture à deux vitesses : l’une de type industriel, comme chez nous, qui doit se soumettre aux règles de l’Organisation Mondiale du Commerce, l’autre de type social qui concerne la très grande majorité des populations rurales.
On notera au passage que dans le second cas les résultats des actions menées pour atteindre des objectifs sociaux sont mesurés selon des critères uniquement économiques.
Le financement est réalisé pour le premier type, la minorité, par les banques commerciales traditionnelles, pour le second par des systèmes complexes, notamment mutuelles d’épargne et de crédit qui fleurissent à qui mieux mieux sur le plan local, sans aucune coordination nationale, et qui finalement n’arrivent à concerner qu’une « minorité de la majorité » : les plus pauvres parmi les pauvres, les autres devant se débrouiller comme ils peuvent en recourant notamment au crédit informel.
Le résultat désastreux est double :
La ressource d’épargne et de dépôts – qui est une ressource bon marché – en excédent localement ne peut être transférée directement et à prix coûtant chez ceux où elle manque et transite par le système bancaire où elle est, soit utilisée au prix fort au financement des autres secteurs de l’économie, soit réacheminée toujours au prix fort vers les structures de microfinance momentanément déficitaires en ressource.
Ce système encore une fois à deux vitesses, au delà du fait qu’il accroît les déséquilibres liés à deux types de systèmes d’exploitation extrêmes : agriculture de subsistance et agriculture industrielle, a l’inconvénient d’isoler les plus pauvres, les empêchant comme on vient de le voir de profiter de la solidarité au sein de leur groupe même en ce qui concerne la ressource bancaire.

C’est bien au niveau de cette notion de solidarité que se trouve la solution au problème du financement du secteur primaire.
Autant il serait vain en effet de vouloir faire jouer la solidarité du monde agricole en faveur des plus déshérités en isolant ces derniers dans des ghettos, autant il est possible de la mettre en œuvre efficacement dans des systèmes qui intègrent tous les acteurs de ce secteur, ceux momentanément déshérités bénéficiant de l’assistance du groupe.
Bergerac le 10 mars 2011
Jean-Pierre CANOT
Auteur de « Apprends-nous plutôt à pêcher ! »

http://ehlafrancetoutfoutlecamp.blogs.nouvelobs.com/
http://reviensilssontdevenusfous.blogs.sudouest.com