Suicides en Inde: quelles responsabilités pour les institutions de microcrédit?

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Pour le professeur Jean-Michel Servet, les institutions de microcrédit devraient aussi être évaluées selon leur responsabilité sociale.

Pour mieux comprendre la crise du microcrédit en Inde, dénoncée comme étant à l'origine de plusieurs suicides, Youphil publie deux points de vue sur le sujet, de deux universitaires spécialistes de la microfinance. Voici le deuxième:

La révolte de petits emprunteurs d’institutions de microcrédit en Andhra Pradesh (Inde du Sud) et la mise en cause dans un long reportage de la télévision norvégienne du fonctionnement de la Grameen Bank fondée par Muhammad Yunus, ont constitué deux évènements critiques majeurs qui ont frappé le secteur du microcrédit à l’automne 2010. Dans l’un et l’autre cas, a été mise en cause la capacité des institutions de microcrédit à diminuer de façon significative la pauvreté de leurs clients. Elles ont alors été accusées de conduire au surendettement une partie importante d’entre eux. Les crises précédentes d’institutions de microcrédit (comme celles de la Bolivie en 2000, de l’Andhra Pradesh déjà en 2006, puis de façon plus récente du Nicaragua, du Pakistan, de la Bosnie Herzégovine ou du Maroc) étaient restées largement cantonnées aux spécialistes du domaine et aux pays où elles se produisaient. En revanche, les crises récentes du Bangladesh et de l’Andhra Pradesh ont fait l’objet d’une large médiatisation dans la presse écrite et audiovisuelle et mobilisent les spécialistes à travers la planète. Quelles sont les causes de cette crise? Nous en avons retenu deux.

Principale raison citée pour expliquer la crise: le rythme de croissance extrêmement élevé du nombre de prêts offerts par un nombre lui-même de plus en plus grand d’institutions dans les mêmes localités. Ceci a conduit à des pratiques de cavalerie: les clients recourant au prêt d’une institution pour en rembourser une autre et dépasser leurs capacités réelles de remboursement. À cela s’ajoute qu’une proportion importante de ces prêts est affectée non à des investissements productifs de revenus additionnels mais à des dépenses de consommation.

Cette crise s'explique également par la diminution des ressources des emprunteurs. Celle-ci a été consécutive à un double phénomène dans cette partie de l’Inde : des pluies diluviennes durant l’été 2010 ayant conduit à une diminution de l’emploi agricole d’une part, et des réductions d’emploi par un programme gouvernemental bénéficiant aux populations les plus pauvres d’autre part.

Dans les deux situation, nous sommes dans un cas typique de surendettement. Face à l'incapacité d’une partie croissante des clients de rembourser à partir de leurs revenus disponibles, les institutions de microcrédit (la plus connue est SKS) avaient le choix entre:
> pratiquer un rééchelonnement des prêts en tenant compte des difficultés et de leurs propres erreurs dans l’évaluation des risques,
> ou exercer une pression très forte sur les clients pour les amener à rembourser.
C’est le second choix qui a été brutalement fait. Ces incitations des agents de crédit sont allées de la diminution draconienne du revenu disponible pour la consommation, à la vente de leurs actifs productifs et même (selon plusieurs témoignages recueillis par la presse et les autorités locales) l’incitation à la prostitution de leurs enfants ou au suicide des emprunteurs. Dans la mesure où ces institutions de microcrédit avaient fait souscrire des assurances décès à leurs clients, ces prêts… étaient remboursés.

Rien d’étonnant que dans ce contexte où ces institutions avaient perdu une grande part de leur légitimité, des leaders politiques locaux aient encouragé la révolte des emprunteurs et que les autorités publiques aient pris des mesures pour soutenir les endettés.

Certains spécialistes ont prétendu que de telles situations pourraient être aisément évitées par la création de bureaux de crédit grâce aux informations sur le cumul des prêts par une même personne. Dans un État comme l’Andhra Pradesh Betfred où 70 % des clients des institutions de microcrédit empruntent par ailleurs à ceux que l’on désigne communément par le terme d’usuriers, il est difficile d’imaginer que cette mesure puisse être efficace.

Comme les institutions de microcrédit ayant connu la croissance la plus rapide ont fait l’objet de soutiens financiers massifs extérieurs qui ont permis leur développement, il est indispensable que ces institutions ne soient pas seulement évaluées selon leurs performances financières mais aussi selon un rating de responsabilité sociale. La responsabilité des apporteurs extérieurs de capitaux se trouve très largement engagée. Seraient ainsi évitées des oppositions de fait peu pertinentes entre institutions selon leur statut à but lucratif ou non, ou selon les intentions qu’elles affichent. Elles peuvent être assez éloignées des réalités que des enquêtes de terrain ou des reportages comme ceux de la télévision norvégienne permettent de révéler.

> Retrouvez le point de vue publié la semaine dernière:

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Commentaires

Thanks for the helpful post.
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