Rohini Nikelani: "les Indiens pratiquent la philanthropie depuis des millénaires"

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Présidente d’Arghyam et de Pratham Books, Rohini Nilekani est une des philanthropes indiennes les plus actives dans le domaine de l'accès à l’eau et à l’éducation notamment. Ancienne journaliste et épouse de Nandan Nilekani, ex-PDG et cofondateur d’Infosys, une des plus grandes compagnies de prestation de services informatiques en Inde, elle livre à Youphil son point de vue sur les nouveaux-riches et l’état de la philanthropie indienne.

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Youphil: Comment êtes vous devenue une philanthrope?

R.N.: Je travaillais déjà dans le secteur social, puis quand j’ai gagné de l'argent grâce à mes parts dans Infosys, je me suis dit que je n’avais pas besoin de garder cet argent. J’ai décidé de le donner afin de soutenir le type de travail que je faisais à ce moment là.

Youphil: Est-il facile de mesurer l’impact du travail accompli à Arghyam et Pratham Books?

R.N.: Mon travail me procure une joie intense, et j’espère qu’il apporte quelque chose à la société. Il est difficile de mesurer les retombées sociales à cause de cette longue période de gestation qui précède tout réel changement.

Pour Pratham Books, c’est plus simple, puisque nous avons réussi à atteindre environ 25 millions d’enfants avec des livres attractifs dans des langues différentes. Pour beaucoup d’enfants, ces livres étaient leur premier livre. Nous essayons de démocratiser le plaisir de lire.

Arghyam s’occupe de donner des subventions à d'autres ONG dans le domaine de l’eau dans 18 états en Inde. Un énorme travail a été fait afin d’assurer que les communautés aient voix au chapitre en ce qui concerne la garantie d’une eau courante saine et équitable.

Il y a eu des innovations low-cost intéressantes et quelques avancées politiques. Nous avons aussi créé le India Water Portal, une plateforme internet qui permet de générer, cultiver et partager un savoir sur l’eau. L’eau est une ressource clef en danger et il y encore tellement de choses à faire.

Youphil: Certaines personnes disent que la philanthropie ne marche pas trop en Inde.

R.N.: Tout dépend de la manière dont vous la définissez. Je pense que les gens font référence à une notion nouvelle et occidentale de la philanthropie.

Si on parle de l’amour de l’humanité, alors les Indiens pratiquent la philanthropie depuis des millénaires. Mais si on parle de la philanthropie des gros sous, de la philanthropie stratégique, alors oui, nous sommes en train de prendre une nouvelle direction.

Youphil: Pourquoi maintenant ?

R.N.: Jusqu'à maintenant, les richesses étaient concentrées dans les mains d’entreprises familiales qui gardaient leur argent au sein de leur famille afin de pouvoir maintenir leur entreprise – seules quelques bribes de cet argent parvenaient aux autres.

Ce n’est que dans les 20 ou 25 dernières années qu’une nouvelle forme de richesse a été accumulée au sein d’un segment plus large et plus diversifié de la société, qui a un différent rapport à l’argent. Comme nous.

Youphil: Quel est ce nouveau rapport à l’argent?

R.N.: Nous en sommes plus indépendants; nous en faisons ce que nous voulons. La richesse me rend responsable vis-à-vis de l’ensemble de la société. Une société n’autorisera une telle création de richesse que si elle croit que cet argent accumulé entre les mains d’une minorité aidera la société.

Ou au moins, que cet argent sera aussi bien utilisé que si le gouvernement l’avait taxé. Et puis la création de richesse n’est pas le résultat du génie d’une personne ou d’un petit groupe de personnes. Donc cette richesse ne peut pas vraiment appartenir à une seule personne. Nous n’en sommes que les dépositaires.

Youphil: Votre manière de donner est-elle nouvelle aussi ?

R.N. : Nous appartenons très clairement à cette classe qui doit sa richesse à la libéralisation et à l’ouverture de l’économie. Mais ma pratique de la philanthropie est plus traditionnelle, dans la veine des Ford ou des Rockefeller. D’autres personnes riches donnent à la mode du marché, à la nouvelle mode américaine.

Youphil: Que voulez-vous dire par "traditionnelle"?

R.N.: J’ai une gamme de projets très diverse, mais quand je donne, je me concentre moins sur le petit bout de la lorgnette. Par exemple, je ne me précipiterais pas pour financer des filtres à eau, même si je trouve cela important.

Je me concentrerais plutôt sur les enjeux systémiques, j’essaierais de savoir pourquoi la qualité de l’eau a autant baissé et si les gens ont suffisamment de pouvoir pour faire une demande du côté de l’offre et ainsi assurer une eau potable plus durable et saine.

Youphil: Que font les autres riches?

R.N.: Ce que j’observe, c’est qu’ils ont bénéficié du marché et qu‘ils ont foi dans le marché. En Inde, la plupart des activistes sociaux sont plutôt à gauche. Je pense que la plupart des nouveaux riches ne sont pas à l’aise avec ça.

Ils mettent donc en place leurs propres institutions dans le domaine de l’éducation, de la santé, etc. Ils travaillent avec le gouvernement dans le cadre de partenariats public-privé et soutiennent l’entrepreneuriat social. C’est un nouvel angle d’approche.

Youphil: Est-ce que l’on vous cantonne parfois dans le rôle traditionnel de la femme d’un milliardaire?

R.N.: Ce serait sexiste. Je ne me considère pas comme une femme de milliardaire. C’est grâce à l’argent que j’ai investi de mes propres revenus que j’ai eu accès à cette richesse.

Youphil: Warren Buffet and Bill Gates étaient récemment in Inde pour présenter le Giving Pledge. Pensez-vous que les Indiens y adhèreront?

R.N.: Ils ont déclaré que leur but n’était pas de forcer les gens à donner 50% de leur richesse car ils comprennent les différentes sensibilités culturelles. Ni Bill ni Warren ne disent qu’ils savent comment les Indiens doivent donner, ni qu’ils s’attendent à ce que les Indiens donnent d’une manière précise.

Cela fait un bon nombre d’années que Nandan et moi disons que nous nous engageons à donner notre fortune. Nous ne signons aucun engagement officiel. Mais je pense que ce qu’ils disent est juste: nous devons penser à notre manière de donner.

Youphil: Certains commentateurs Indiens ironisent sur le fait que ce débat sur la philanthropie a lieu alors que l’Etat permet aux riches de devenir encore plus riches.

R.N.: Le paradigme économique du gouvernement est une croissance économique poussée par le marché, avec l’espoir que cela créera une reprise économique et un effet de percolation qui sortira les gens de la pauvreté. Mais l’enjeu du débat sur la philanthropie - et Gandhi l’avait déjà dit – est le suivant: oui à la création de richesse, mais il faut que ça aide l’ensemble de la société.

Youphil: La philanthropie est-elle le signe de l’échec de l’Etat?

R.N.: Peu importe la grandeur d’un gouvernement, d’un peuple ou des conditions économiques, la philanthropie sera toujours nécessaire car il y aura toujours un écart entre ce que les communautés, l’Etat ou le marché peuvent accomplir et le bien-être universel des gens.

Idéalement, on ne devrait pas vouloir voir la philanthropie prospérer: la philanthropie devrait être quelque chose de redondant. Mais c’est une utopie. On ne peut pas avoir une société où on n’aurait plus besoin de la philanthropie et ce, même si la philanthropie a – et doit avoir – ses limites.

Youphil: Quelles sont ces limites?

R.N. : On ne peut pas créer de société équitable par la seule distribution volontaire des excédents de richesse. Ce ne peut que être fait en accompagnement à l’Etat, au travail de la société elle-même et au marché. Cela peut soutenir le genre de risques que requièrent ces espaces où le marché ne peut aller et où l’Etat est inefficace – au bas de l’échelle ou bien là ou l’innovation est nécessaire.

Youphil: Comment voyez-vous la philanthropie évoluer en Inde?

R.N.: Je suis optimiste. La philanthropie telle qu’elle est définie par l’Occident est peut-être juste en train de prendre, mais la pression de l’opinion publique augmente et les nouveaux riches sont très investis et troublés de voir ces inégalités. Ils essayent de plus en plus de s’atteler à résoudre ce problème – les choses vont sûrement changer.

Crédit photo: Namas Bhojani. Cet article a initialement été publié en 2011.

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