Au pays des femmes intègres

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Les femmes dominent largement le paysage associatif au Burundi. Et le palmarès des engagements les plus durables et les plus récompensés. Chemk'Africa leur rend hommage.

* A l'occasion de la Journée de la femme, Youphil republie cet article de janvier 2011

Il y a 13 ans, alors reporter dans une radio humanitaire de la région, j'effectuais une visite chez Madame Spès Nihangaza. Cette dame et son association, Famille pour Vaincre le Sida (Fvs-Amade) accueillaient orphelins du sida et de guerre dans une maison située au centre de Bujumbura la capitale du Burundi, les nourrissaient et les accompagnaient à l'école.

Les années ont passé. Entre-temps, la structure a développé des méthodes originales d'insertion: les petits déshérités sont pris en change tout au long de leur parcours socio-éducatif.

36.000 enfants sont aujourd'hui aidés, beaucoup d'entre eux sont placés dans des familles d'accueil qui sont à leur tour suivies et aidées (obtention de microcrédits par exemple). Un réseau de plus de 12.000 bénévoles répartis dans tout le pays assure un suivi de proximité. Parmi les premiers aidés de l'association, certains sont devenus des notables, d'autres aident à prendre en charge leurs cadets.... 

Quelques jours avant Noël dernier, Spès Nihangaza s'est vue récompensée par le Prix international de la "Femme de l’année 2010", une distinction décernée annuellement en Italie dans la Vallée d’Aoste.

Plus endurantes. La Burundaise a épaté par la constance et l'exceptionnelle durée de son engagement. Dans son pays,  le découragement est monnaie courante chez ceux qui s'engagent dans la solidarité. Les déceptions, les incompréhensions, sous le poids des blessures de la guerre et de la pauvreté, sans oublier les difficultés à obtenir des financements durables, barrent souvent la route à ceux et celles qui tentent d'aider la collectivité.

Sur un échantillon de 50 porteurs de projets dont j'ai suivi les débuts entre 1997 et 1999, cinq seulement ont atteint leur 5ème année d'existence. Une partie d'entre eux ont définitivement lâché le monde associatif. Certains ont bifurqué vers la politique (12 cas), ou migré en Occident (23 cas). 

Les projets portés par les leaders associatifs femmes s'imposent dans l'ensemble, si l'on considère les plus anciens et les plus importants dans le pays. Ces vingt dernières années, quelques grandes figures dominent largement le paysage associatif burundais, principalement dans les domaines liés à la famille, à l'enfance et à l'économie solidaire de base.

"Remarquez que les hommes excellent dans des associations dont les objectifs sont proches de la politique, comme les réseaux basés sur les notabilités. Conséquence: ils sont vite débauchés", me faisait remarquer la semaine dernière un observateur avisé de la société civile locale.

Pour un autre observateur des dynamiques alternatives du développement, "certains hommes ont déçu les bailleurs: ils ont été financés et se sont volatilisés dans la nature. Les femmes rassurent plus parce qu'elles se sont  montrées les plus fidèles ces dernières années. Du coup, les bailleurs les soutiennent dans la durée". 

Prix Nobel des enfants. Spès Nihangaza n'est pas la seule. Plusieurs autres figures féminines du pays ont été saluées par la communauté globale engagée. On ne présente plus par exemple l'initiatrice de la "Maison Shalom", Maman Maguy comme on l'appelle au pays, de son vrai nom Marguerite Barankitse. A la frontière avec la Tanzanie, cette dame a construit un véritable havre pour les déshérités, des écoles et un hôpital notamment, accueilli près de 10.000 orphelins. On dit qu'elle est l'Africaine la plus distinguée au niveau international, avec de nombreuses décorations parmi les plus prestigieuses comme le Prix Nobel des enfants obtenu en 2003.

Jeanne Gapiya, elle, a été la première à se battre pour que le sida ne soit pas une fatalité. Elle-même séropositive, elle mobilise les communautés atteintes dès 1993, crée une association (l'Anss) pour prendre en charge les personnes atteintes. Son travail est cité comme une référence dans toute l'Afrique.

Pour ne citer que quelques exemples encore, Dr Marie José Mbuzanakamwe est elle aussi engagée sur le terrain du VIH depuis plusieurs années, avec une force qui épate (voir son dernier plaidoyer lors du dernier congrès de l'Ais rapporté ici, ). Esther Kamatari, avant de s'engager ces dernières années dans la vie politique française, a été l'initiatrice, faut-il le dire, de cette pratique solidaire originale qui consiste à placer les enfants orphelins dans des familles d'accueil. A l'époque, à la fin des années 90, des centaines de milliers de Burundais sont réfugiés ou déplacés. Les associations féminines telles Swaa-Burundi, ou l'Association burundaise pour le bien-être familial – Abubef, se développent sans discontinuer depuis le début des années 90.

En plus des noms déjà cités, le journal local Iwacu qui consacre pour février prochain un numéro spécial aux "50 personnalités qui font avancer le pays", signale la leader syndicale Eulalie Nibizi (déjà Prix national du Bon Citoyen 2008). La liste comprend aussi Gertrude Kazoviyo, la dirigeante et cheville experte de l'Observatoire de l'Action Gouvernementale. Mireille Niyonzima (Association pour la défense des droits de la femme), considérée comme une féministe pionnière de par son combat contre les injustices et les violences faites aux femmes, est citée également (source: L.Rugero et C. Bitsure du Journal Iwacu).

La plus ancienne résistante du pays. Ce n'est pas seulement sur le terrain humanitaire que les Burundaises excellent. En politique, l'on sait que le premier chef résistant contre les colons et les exploitants locaux était ...une résistante, du nom d'Inamujandi (dans les années 1935). Plus récemment, Sylvie Kinigi a véritablement bousculé les coutumes politiques locales. Alors Premier ministre, en 1993, cette dame a dit non à un groupe de putschistes de sa propre ethnie qui venait d'assassiner le Président élu de l'ethnie rivale. Dans un pays habitué au suivisme ethnique, surtout chez les leaders politiques, elle fut considérée comme une "traîtresse" par les plus conservateurs, et comme une apôtre de la paix par les défenseurs des droits humains. Elle est depuis au service des Nations Unies avec lesquelles elle s'est dernièrement impliquée par exemple dans la conception du "Pacte de sécurité, stabilité et développement" ratifié par 11 pays de la région des Grands Lacs . Comme quoi le Burundi, qui n'a pas de matières premières à exporter, peut toujours compter sur son savoir-faire féminin. A bientôt.

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