La montée en puissance de l'investissement social

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Philippe Taïeb, consultant à l'école de commerce d'Harvard, nous fait part de son analyse après avoir assisté à deux événements majeurs dans le secteur de la philanthropie.

J’ai assisté en octobre à San Francisco à SOCAP10, la conférence sur les “marchés sociaux de capitaux” (en anglais social capital markets) dont la devise était "à l’intersection du sens et de l’argent", avant de participer à la mi-novembre à la conférence annuelle de l’EVPA (European Venture Philanthropy Association) qui cette année se tenait à Luxembourg.

La plupart des conférenciers à Luxembourg représentaient des intermédiaires (dans les domaines financiers, d’octroi de subventions aux fondations, ou du conseil), reflétant ainsi l’activité principale des membres de l’EVPA alors qu’à San Francisco les entrepreneurs sociaux étaient représentés en plus grand nombre.

Coïncidence, cette année le thème de la conférence de l’EVPA était l’investissement social, le même thème que celui de SOCAP. J’y vois le signe d’un rapprochement entre subvention et investissement à cause de la croissance rapide d’un espace hybride situé entre les traditionnels dons et les investissements cherchant à maximiser le retour financier.

Il est d’ailleurs amusant de penser que l’investissement social est un concept relativement nouveau pour l’EVPA alors que l’organisation a été fondée par des vétérans des fonds d’investissement (private equity) mais qui ont décidé il y a quelques années de s’impliquer dans le secteur social à travers la philanthropie. Je ne sais pas s’ils seront intéressés par le fait de revenir vers l’investissement - même social – et si c’est le cas, si ce retour leur demandera un ajustement significatif.

Jean-Marc Borello, le PDG du Groupe SOS, était l’un des rares entrepreneurs sociaux présents à Luxembourg mais cela pourrait changer dans le futur si en effet l’investissement social devient l’un des principaux domaines d’intérêt des membres de l’EVPA.

Je trouve d’ailleurs beaucoup plus intéressant d’écouter les entrepreneurs raconter leur propres aventures (sic) que de les entendre relatées de manière "dérivée" par des bailleurs ou investisseurs qui sont par définition moins en prise avec le terrain.

L’EVPA devra donc trouver un meilleur équilibre entre investisseurs/bailleurs et entrepreneurs/bénéficiaires quand elle lancera ses invitations pour les prochaines conférences.

Une autre différence importante que j’ai notée entre les deux conférences était la couverture géographique des actions et projets présentés.

Alors que la plupart de ceux qui participèrent à SOCAP semblaient travailler sur des projets ou entreprises centrés sur les marchés émergents, les membres EVPA ont pour la plupart continué de travailler dans leur pays d’origine, ce qui a été le cas en général depuis la création de l’association.

Mais cela aussi est en train de changer. Un bon exemple est constitué par Jacana Venture Partnership dont l’objectif est de promouvoir l’émergence de gérants de fonds d’investissement en Afrique sub-saharienne (dont francophone d’ailleurs). Son co-fondateur, Stephen Dawson, est l’ancien président du conseil d’administration d’Impetus Trust, l’une des organisations de leaders de la venture philantropy en Europe et qui, depuis sa création, s’est concentrée sur le Royaume-Uni.

A propos de marchés émergents et de pays en développement, cela m’a frappé de voir comment ces régions étaient sous-représentées à l’une comme à l’autre des conférences.

Evidemment cela coûte cher de venir en Europe ou aux USA des personnes d’Afrique, Asie, ou d’Amérique Latine, et aussi beaucoup d’entreprises ou organisations menant des projets ciblant ces marchés sont en fait basées en Europe ou en Amérique du Nord, ce qui d’ailleurs pose question en soi.

Mais une représentation plus importante de pays émergents (à travers des invitations ou des participations en partie prises en charge) est nécessaire afin que les participants des pays du Nord puissent entendre les points de vue et expériences de leurs collègues du Sud et pour s’assurer que de telles conférences, qui se tiennent dans des lieux aussi sympathiques que San Francisco ou Luxembourg, ne deviennent pas des réunions fermées faisant penser plutôt à des clubs privés bien “cosy”.

On discuta peu à Luxembourg d’un sujet qui fut très présent à SOCAP, je veux parler des efforts actuels autour de la mise en place d’un cadre de référence permettant le développement de l’investissement social.

B Corp, un type d’entreprise innovante qui recherche le double bénéfice, financier et social, a été récemment créée par B Lab et des nouveaux standards dans le domaine du reporting de la performance sont en cours de d’élaboration par GIIRS (Global Impact Investing Rating System, ou Système de Mesure Mondial de l’Investissement Social), encore une création de B Lab, ainsi que par IRIS (Impact Reporting and Investment Standards, Standards d’Investissement et Mesure d’Impact), un projet de GIIN (Global Impact Investing Network – un réseau d’investisseurs sociaux).

La mise en place de ce cadre de référence est nécessaire pour que des flux financiers significatifs, qui sont pour l’instant investis dans d’autres catégories de placements financiers, puissent migrer vers ce secteur hybride entre les donations et l’investissement. C’est une bonne nouvelle que les choses avancent tant aux Etats-Unis – et d’ailleurs l’impact de ces actions est supposé être global (ce que désigne le G de GIIR et GIIN). Mais les deux continents doivent travailler de concert et l’Europe doit savoir ce qui se passe outre-Atlantique.

La conférence SOCAP Europe qui se tiendra à Amsterdam en mai sera une excellente occasion de rapprocher les deux continents et je sais que les responsables de l’EVPA ont déjà pris contact avec leurs homologues de SOCAP afin de collaborer et préparer cette manifestation au mieux.

> Le blog de Philippe Taïeb

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