
En cette fin de journée de novembre, l'effervescence règne à Gare du Nord. Des passants se pressent pour prendre leur train pendant que d’autres flânent, happés par le container rouge qui trône devant l’entrée de la gare. "L'idée est de sensibiliser le grand-public à l’exclusion en donnant la parole à ceux qui en ont été victimes", a expliqué Sylvain Larnicol, l’un des deux auteurs du projet "De la rue et d’ailleurs", lors de l’inauguration le 24 novembre.
"Nous avons choisi un container pour exposer ces portraits car il est une bonne métaphore de la marchandisation de l’être humain et un bon contre-temps à la tente. C’est un support précaire et durable", ajoute Christophe Rolland, co-auteur de l’œuvre, réalisée en partenariat avec la SNCF et le Ministère de la Culture, notamment.
Sur ce rectangle de tôle, 22 portraits sont disposés. Julie, doctorante à l'Université d'Harvard en anthropologie sociale, vient à la Gare du Nord tous les jours.
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"C’est un projet pour rendre hommage aux personnes qui s’en sortent et à ceux qui les aident", poursuit Christophe Rolland. Réalisée dans le cadre des 10 ans du collectif le Fil Rouge de l'image et de l’Année européenne 2010 de lutte contre la pauvreté et l’exclusion sociale, cette exposition a requis près de 5 ans de travail.
Cet évènement artistique nécessite de réunir des fonds importants mais aussi de coordonner sa mise en place avec les associations partenaires, à savoir Emmaüs France, la Fondation de l’Armée du Salut, Aurore et Médecins du Monde. Surtout, les auteurs ont mis du temps à gagner la confiance de ces personnes exclues de la société.
Sur l’esplanade, Yasmina (en photo ci-dessus) ne cesse de rire et de sourire. Radieuse, cette femme de 40 ans est l’une des 22 personnalités mises en avant par les artistes. Son histoire: une enfance difficile ponctuée de violences, le décès d’un proche, des relations familiales compliquées, sans compter qu'"en tant que femme et algérienne, il n’est pas toujours évident de trouver sa place". Yasmina a vécu dans la rue quelques jours avant de retourner vivre en banlieue chez sa mère.
Témoigner n’a pas été évident. Au début, elle était réticente, mais "ils m’ont mis en confiance", glisse-t-elle. "Avant je rasais les murs. C’est vraiment la honte d’être à la rue. Mais j’ai eu envie de raconter mon histoire, de montrer qu’il n’y a pas un profil type, que tout le monde peut un jour y être et qu'on peut aussi s'en sortir. On le sait, mais on ne s’en rend pas compte", témoigne cette bénéficiaire du Palais de la femme, un hôtel social qui accueille des femmes célibataires et sans enfant.
De l’autre côté du container, Hermann (en photo ci-dessus) fume une cigarette. Elancé, les cheveux lâchés sur les épaules, cet homme s'exprime avec un fort accent autrichien. Il est venu de Marseille pour l’inauguration. Son parcours est donc également affiché aux yeux de tous. Rien de plus "normal" pour lui que de participer à ce projet: "j’ai moi-même vécu 8 ans dans la rue. J’ai eu la chance de m’en sortir grâce à Médecins du Monde. Au départ j’étais bénévole pour eux, puis au bout de deux ans j’ai été embauché pour aider les SDF".
"Quand on est dans la rue, on perd toute citoyenneté", témoigne-t-il. Il travaille désormais pour l’assistance publique de l’hôpital de Marseille.
"Ce n'est pas ici qu'il faut le mettre!"
Alors que la solitude et l'exclusion ont été déclarés Grande cause nationale de l'année 2011, la portée de cette oeuvre qui vise à interpeller, reste toutefois à prouver. Certes, être exposé devant une gare permet de toucher une plus grande population, mais les personnes ciblées prendront-elles le temps de s'arrêter?
"Je n’ai absolument pas le temps, je vais rater mon train. Je termine juste de lire cette histoire", lâche un homme, sac à l'épaule. Puis, il se ravise. "C’est bien comme projet, ce sont de belles histoires. Mais qu’est-ce-qu’on peut faire?", s’interroge-t-il avant de presser le pas vers les quais.
La nuit tombe sur la Gare du Nord. Autour de ce container de 6 mètres de long, des groupes se forment peu à peu. "C’est bien comme idée, mais ce n’est pas ici qu’il faut le mettre! Ils doivent mettre ça dans les quartiers riches et devant les politiques. Nous on connaît!", commente Alfa, un des "habitués de la Gare du Nord" qui avoue lui-même avoir vécu 3 ans dans la rue.
Installé jusqu’au 6 décembre à Gare du Nord, ce container sera présenté ensuite à la Gare de Bercy jusqu’au 9 janvier, avant de - peut-être - parcourir le reste de la France.











