Philanthropie privée: donner moins, investir plus sur le terrain

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Finie la philanthropie "à la papa". Les nouveaux philanthropes attendent un retour sur investissement. Résultat, les fonds innovants se multiplient.

Il y a une dizaine d’années, une bande de professionnels européens ancrée dans le monde du "private equity" (investissement dans des sociétés non cotées), emmenée par l’emblématique Sir Ronald Cohen, d’origine égyptienne et fondateur du plus grand fonds d’investissement britannique Apax Partners, lançait son manifeste.

Ayant gagné des fortunes colossales, mais refusant de faire de la philanthropie "à la papa", ils lançaient l’idée d’appliquer aux dons qu’ils faisaient à des projets portés par des ONG ou des entreprises sociales, le savoir-faire de leur métier: sélection rigoureuse, accompagnement des managers et mesure de l’impact social. Le secteur de la philanthropie se dotait d’un courant appelé "venture philanthropy".

Leur énergie a été contagieuse, si l’on en croit le nombre de participants à la dernière conférence de l’EVPA* le 17 novembre à Luxembourg, et elle a eu pour effet de titiller le monde des donateurs institutionnels - les grandes fondations ou les grandes ONGs distributrices - et également les Etats. Mais ils ne se sont pas arrêtés là: désormais ils ne prônent plus seulement des dons ou des prêts associés à des objectifs mesurables, mais ils encouragent les grands philanthropes, les fondations et les investisseurs institutionnels (fonds de pension, assurances, entreprises) à démultiplier l’investissement direct dans les entreprises sociales, par la création de fonds "ad hoc" pour traiter des problèmes sociaux ou environnementaux.

Des fonds innovants ont vu le jour, tels que Bridges Ventures, Blue Orchard ou Ignia, avec une capacité d’investissement variant de 15 à 75 millions d’euros.

L’exemple le plus récent est le fonds animé par Sir Ronald Cohen "himself", Social Finance, pour financer l’insertion de 3.000 prisonniers en Grande-Bretagne. Le fonds propose à des fondations, institutions ou des particuliers qui veulent placer leur argent de manière responsable, de souscrire des obligations d’Etat originales **, que l’Etat s’engage à rémunérer - autre originalité - selon un taux de rendement qui est déterminé en fonction de la baisse du taux de récidive de ces détenus. En résumé: si le pourcentage de récidive de ces prisonniers baisse (actuellement il est de 60%), vous gagnez plus, et ceci jusqu’à 13% de rendement potentiellement...

Les gérants de ces fonds se posent deux questions... existentielles! Vont-ils privilégier le retour sur investissement ou l’intérêt général? Et comment mesurer l’impact social du projet? Autrement dit, au moment de la sélection des projets, est-ce que leur politique d’investissement va retenir un projet qui pourra dégager un rendement - sujet un peu tabou dans ces cercles, mais à priori situé dans une fourchette de 1 à 10%, contre un minimum de 15% dans les fonds classiques - ou un projet qui leur permettra de récupérer - à peine - le capital investi, mais qui aura apporté de vrais bénéfices sociaux.

Toute cette innovation financière interpelle directement les grandes fondations, habituées à placer les sommes qui leur sont confiées, dans des produits classiques, ou au mieux dans des fonds dits responsables. Comment vont-elles intégrer ces nouvelles pratiques et à quelle hauteur? Une étude d’Alphamundi commandée par le groupement d’acteurs luxembourgeois "Impact financing" mené par la Banque de Luxembourg, estime que cela pourrait représenter à terme 1% des montants affectés par les très grands donateurs et par les investisseurs institutionnels.

Mais, comme le souligne Serge Raicher, président de l’EVPA, "il est important qu’il n’y ait pas trop d’argent disponible trop vite. Le pire scénario serait de voir émerger une mini-bulle financière, sachant qu'il n’y aura pas suffisamment de projets réellement soutenables à financer. Ce qui aurait pour conséquence de créer un effet déceptif chez les investisseurs et les entrepreneurs sociaux...".

Cette hypothèse ne devrait pas se produire, car les fondations ont, rappelons-le, pour mission principale d'apporter des solutions, à travers leurs dons, aux urgences sociales sévères ou à l’éclosion de projets – notamment dans la recherche ou les nouvelles technologies vertes – dont le stade de maturité est trop incertain pour des investisseurs.

En attendant, le financement de l’innovation sociétale reste un vrai défi et il est souhaitable que les fondations privées et les entreprises les plus audacieuses expérimentent d’autres voies, comme celle développée par la Fondation Shell et évaluée dans son rapport Entreprise solutions to scale.

*European Venture Philanthropy Association

**Obligations à rendement social: "social impact bonds"

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