Mama Maria, accoucheuse en Ouganda

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Toujours mal intégrées dans le dispositif officiel, les accoucheuses veulent participer à la lutte contre la mortalité infantile et maternelle, qui fait partie des Objectifs du Millénaire pour le Développement. Un exemple dans le nord de l'Ouganda.

L'accoucheuse la plus connue et la plus moderne de tout le secteur de Lobuneyt (Kaabong) en Ouganda du Nord est aussi maîtresse à l'école primaire. Dans son établissement, elle aime raconter qu'il existe deux catégories d'enfants: ceux qui sont nés avec un minimum de soins, et les autres. "Un bébé accueilli par une main propre, cela se voit sur son visage quand il grandit", affirme Mama Maria.

"Bien sûr, les choses ont changé. Les enfants survivent aujourd'hui, pour beaucoup d'entre eux. Avant, la majorité des bébés mouraient avant l'âge. Désormais, ils survivent les premières années mais grandissent très mal pour ne pas avoir pu naître dans des conditions convenables", explique-t-elle, en ajoutant: nous pouvons améliorer les choses." Dans sa salle de classe, 52 petits garçons s'entassent les uns sur les autres, parfois par 5 sur un banc de deux places. 

L'époque est donc révolue, dans les villages, où seuls les plus chanceux des nouveaux-nés franchissaient la première année. "Ceux qui venaient à l'école étaient des rescapés", se souvient la sage-femme maîtresse du village. Pour une femme qui a connu l'intimité des familles à l'époque "de véritables hécatombes", les progrès paraissent immenses et ce malgré les taux de mortalité qui restent extrêmement élevés dans la région selon les chiffres de l'Unicef.

De son village, l'unique dispensaire avec service maternité n'est accessible qu'après quatre heures de bus. "Pour accoucher dans de bonnes conditions, il faut pouvoir payer le transport, avoir la garantie d'un hébergement en ville. Il n'y a qu'une poignée de familles qui peut s'offrir cela, ici. Les autres, nous les aidons selon nos possibilités. Parfois, nous sommes aidés par des programmes de développement. Mais tout cela ne dépend que de Dieu".

Regardez un reportage sur le travail réalisé par Amnesty auprès des femmes du Burkina Faso:

"Aujourd'hui, ceux qui meurent sont les malchanceux"

Cette survivance de fatalisme paraît étonnante pour une femme aussi dynamique qui reste l'une des premières à défendre auprès de ses pairs, souvent plus âgées et illettrées, la modernité en matière médicale. Mais depuis 35 années qu'elle exerce dans les chaumières de la région, elle a souvent été impuissante, et malgré l'arrivée -certes timide- des soins dans le village, le coup du hasard n'est jamais loin lorsqu'elle raconte les difficultés:

"Le plus dur pour une accoucheuse, c'est quand la vie d'un bébé (nous) passe entre les doigts, et qu'on se dit qu'on aurait pu le sauver si on avait su avant, ou si on avait un minimum de savoirs et d'outils. Avant, les enfants mouraient nombreux et on ne savait pas pourquoi. On se contentait de célébrer les survivants. Aujourd'hui, ceux qui meurent sont les malchanceux. On les pleure énormément car on sait qu'on aurait pu les sauver". 

La grossesse, l'accouchement et la première enfance ont toujours été des moments de grande fragilité que les familles et les guérisseurs confiaient aux dieux, dans la région. Avec l'arrivée des missionnaires puis des premiers techniciens médicaux, les résultats ont été spectaculaires, même s'ils n'ont jamais été suffisants. "Tout le monde sait aujourd'hui qu'une maîtrise de certaines techniques permet d'éviter des infections mortelles, par exemple", dit Mama Maria.

Régulièrement, elle est sollicitée pour tout ce qui concerne l'administration des pilules contraceptives et la planification familiale. Elle conseille d'utiliser le préservatif et le collier. "Lorsqu'on est proche de ces femmes, elles-mêmes viennent chercher les pilules et les conseils", confie-t-elle.

Le travail de prévention et de suivi fait partie en effet du quotidien d'une sage-femme moderne, car "l'espacement des naissances reste la première arme de lutte contre la mortalité des enfants et des mères. Les femmes ont besoin des médiatrices comme nous à qui elles peuvent se confier sans tabou et faire confiance", avance-t-elle. 

Une notoriété acquise sur le terrain

Des mères ayant des problèmes post-nataux viennent lui demander des conseils. Mama Maria n'hésite pas à jouer à l'assistante sociale comme quand elle a été solliciter, la semaine dernière, une voiture au curé du coin pour transporter une patiente en situation d'urgence. "La maman allait mourir, avec le bébé qu'elle portait, si elle ne voyait pas le docteur dans l'heure qui suivait. Il fallait trouver une solution immédiatement", raconte-t-elle.

La médecine, elle l'a apprise sur le tas et en matière de diagnostic, se trompe rarement: "Bien sûr, j'ai énormément besoin de me former davantage. Certaines complications sont récentes et m'échappent, comme celles liées aux infections VIH par exemple"

C'est une notoriété construite au fur des années et son expérience qui lui sert énormément, pour le moment, lorsqu'il s'agit de pallier l'absence de moyens. Concernant le transport par exemple -elle parcourt souvent un secteur de quelques milliers de familles, ce sont des commerçants et des passants motorisés qui la dépannent lorsqu'elle est appelée en urgence."Ici, tout le monde la connaît", témoigne son collègue instituteur.

Un vaste problème de formation

En revanche, la reconnaissance sociale dont la sage-femme bénéficie auprès des populations ne s'est pas étendue à  l'administration. Longtemps, cette dernière a considéré l'ensemble des sages-femmes de la région comme des empêcheuses du progrès, des freins au changement social. A raison, parfois: "Dans les villages les plus reculés, reconnaît Mama Maria, certaines de mes collègues mettent beaucoup plus en avant la dimension sacrée et rituelle de l'accouchement, et s'opposent par exemple à certains gestes élémentaires d'hygiène. Je fais tout ce que je peux pour les inciter à viser l'efficacité et à intégrer les exigences de la médecine moderne. Celles qui continuent de s'imposer par leurs prétendus pouvoirs surnaturels le font parce qu'elles manquent de compétences et de moyens", dit-elle.

Le manque de compétences et d'informations adaptées aux pathologies liées à la grossesse, la cherté du matériel et souvent leur non-intégration dans le système de santé... les problèmes des accoucheuses des villages sont multiples. Elles demeurent pourtant les seules à même d'offrir un accompagnement de proximité aux mamans et à leurs bébés. "Je défends depuis plusieurs années la mise en place d'un plan national de formation. Il faut par ailleurs susciter la vocation chez les jeunes femmes car il ne s'agit plus désormais d'une transmission familiale et des candidates motivées manquent. Il faut ensuite moderniser nos techniques qui restent somme toute anciennes", explique Mama Maria.

Des rapports compliqués avec les autorités

Une bonne soeur belge qui vit dans la grande ville voisine depuis plusieurs années, et qui descend trois fois par an avec quelques gélules anti-douleurs dans la valaise pour soutenir celle qu'elle appelle l' "ange" de Lobuneyt, confirme l'envie et le besoin de modernité des mères et des accoucheuses des villages. "Même chez les plus pauvres, personne ne conteste aujourd'hui l'importance de l'accompagnement médical en matière de naissance et de santé maternelle, parce qu'elles voient régulièrement des preuves que ça sauve les vies. C'est quand il n'y a rien qu'ils se jettent dans l'obscurantisme"

Depuis plusieurs années, les organisations et les autorités territoriales disent vouloir encourager la modernisation du travail des sages-femmes, "parce que leur proximité avec les familles est indispensable pour toute politique de santé maternelle", rappelle un des médecins en charge de la région de Kaabong. Mais Mama Maria ne se fait plus beaucoup d'illusions: "Nous avons toujours réclamé d'être formées et intégrées dans le dispositif qui assure la prévention, la prise en charge des accouchements et le suivi post-natal". Et avec un ton qui ne cache pas une profonde déception: "Chaque fois qu'une autorité médicale passe dans notre secteur, on vient me voir. Tout le monde dit vouloir nous soutenir, permettre le perfectionnement de toutes les sages-femmes des environs. Mais ça fait des années que nous attendons, en vain".

D'après un document du ministère de la Santé, "l'objectif est d'avoir des sages-femmes modernes, de proximité, qui soient des relais des structures plus spécialisées." Dans les bureaux de l'administration centrale, les plans avec études détaillées existeraient depuis... 1990. "On n'attend plus rien d'eux. Nous devons pouvoir nous organiser par nous-mêmes", conclut, avec conviction, Mama Maria.

Retrouvez l'intégralité de notre dossier sur les OMD:

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