Les ONG, nouveaux employeurs des photojournalistes

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Le phénomène devient une tendance lourde.

Cette année encore, le festival de photojournalisme Visa pour l’image de Perpignan a attiré son lot de passionnés. Dans la foule, à côté des visiteurs habituels, on croisait aussi nombre de directeurs photo d’ONG. Cette dernière décennie, les organisations humanitaires sont en effet passées de l’arrière-plan au centre du paysage du photoreportage. "Environ 75% des reportages sur des situations humanitaires sont commandés par des ONG", confirme Jean-François Leroy, le directeur de Visa pour l’image.

Les liens entre les humanitaires et les photojournalistes ne datent pas d’hier. Leurs métiers les amènent souvent à se retrouver sur des théâtres de crises. Cette proximité a forcément créé des liens, d’amitié et professionnels. L’ONG Médecins sans frontières en est un bon exemple. Créée en 1971 lors de la guerre du Biafra, sa direction est alors composée à la fois d’humanitaires et de journalistes.

De compagnons de route occasionnels, les ONG sont devenues au cours des ans les employeurs des photojournalistes, crise de la presse oblige. Au point que beaucoup d’entre eux avouent qu’il leur serait impossible aujourd’hui d’exercer leur métier sans cette source de revenus. Ils n’hésitent plus à solliciter des ONG  comme Médecins du Monde ou Greenpeace pour financer leurs projets.

Arrangements financiers

La collaboration va du partenariat à la commande. Dans le premier cas, l’ONG fournit au photographe une aide logistique, qui peut se traduire par exemple par le prêt d’un véhicule ou d’un logement, la mise à disposition de contacts et l’accompagnement dans certaines zones. En échange, le photojournaliste peut s’engager, en plus de son travail, à couvrir un sujet utile à l’ONG pour sa campagne de communication. Il peut aussi céder les droits de certaines de ses images.

Dans le cadre d’une commande, le projet personnel n’est plus au centre de l’accord. Le besoin de l’ONG prime sur le regard du photojournaliste.

"Il y a trente ans, les photographes partaient pour couvrir une crise pour un magazine et offraient parfois quelques photos à des ONG, note Frédéric Sautereau, photoreporter primé à de nombreuses reprises. Aujourd’hui, ils partent grâce aux ONG et espèrent une publication dans la presse." Lui-même est ainsi parti en République centrafricaine avec l’ONG Première Urgence.

L’aspect financier est évidemment au cœur de cette évolution. "Il est de plus en plus difficile aujourd’hui de travailler pour un seul support. Souvent les photographes ont deux ou trois commanditaires; parmi eux des médias, des ONG ou des agences des Nations Unies", explique le lauréat du Visa d'or de la Presse Quotidienne Internationale.

Diversité des collaborations

Certaines ONG emploient aussi des photojournalistes sur le long terme, pour des projets d’une grande ampleur. Dans le cadre d’une vaste campagne mondiale menée autour des droits humains, Amnesty International a ainsi fait appel à des photographes de feu l’agence l’Oeil Public. "Nous leur avons imposé les zones géographiques que nous souhaitions voire couvertes, explique Geneviève Garrigos, présidente d’Amnesty France. On leur a demandé d’aller avec leur regard là ou nos chercheurs s’étaient déjà rendus." (regardez en cliquant ici un portfolio présentant l’exposition Dignité et droits humains)

Une photographie de Philippe Brault tirée de cette exposition:

A Médecins sans Frontières, la collaboration avec les plus grands photojournalistes est une tradition maison. Déjà en 1984, Sebastiao Salgado couvrait la famine en Ethiopie pour l’organisation. "Nous avons également travaillé avec le photographe Didier Lefebvre 'embedded' (embarqué) dans une unité clandestine de MSF sillonnant l’Afghanistan et le Pakistan, ce qui a donné lieu à la publication d’une trilogie graphique co-écrite avec Emmanuel Guibert et Frédéric Lemercier", rappelle Jason Cone, responsable de la communication internationale de MSF.

Actuellement, l’ONG collabore avec l’agence de photographie américaine VII, dans le cadre de la campagne "Starved for attention" qui porte sur la malnutrition. Une exposition itinérante et des productions multimédia sont en cours.

L’ONG Care a sa propre version du partenariat avec les photojournalistes. Depuis 1994, le grand prix du reportage humanitaire distingue le travail d’un photojournaliste et lui verse une dotation de 8000 euros. (regardez le travail du lauréat 2010 ici)

De nombreuses passerelles existent donc entre ces deux mondes. Côté ONG, on s’en félicite de façon unanime. Les photojournalistes sont plus mesurés, rappelant comme Jean-François Leroy ou Frédéric Sautereau qu’ils n’ont plus vraiment l’embarras du choix des financements. Le rédacteur en chef du magazine photographique Polka* explique aussi que les contraintes des ONG et celles des photographes ne sont pas les mêmes sur le terrain. "Il peut y avoir un risque que la liberté de ton se perde", prévient Dimitri Beck. En attendant, il n’est pas rare que les médias utilisent pour illustrer leurs articles les travaux de photojournalistes… gracieusement mis à disposition par les services photos des ONG.

* Dans son numéro de septembre-octobre, Polka consacre une enquête aux liens entre ONG et photojournalistes.

Illustration: Photo de Luca Catalano Gonzaga, lauréat du prix du reportage humanitaire 2009 de l'ONG Care

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