"Haïti, c'est 15, 20, 30 World Trade Center"

Le jeu électoral à Haïti bouleverse-t-il le processus de reconstruction? La réponse de Pierre Duquesne, chargé de la coordination interministérielle de l'aide et de la reconstruction à Haïti.

Cette interview avait été réalisée fin août, avant le lancement de la campagne électorale le 27 septembre.

4,5 millions d'électeurs, dont de nombreux sinistrés vivant encore dans les tentes des camps, devraient se rendre aux urnes le 28 novembre pour des élections présidentielle et législatives.

Youphil: Quel est l'impact du jeu électoral sur le processus de reconstruction?

Pierre Duquesne. Les grandes décisions sont loin d'être bloquées par le jeu électoral qui se met en place, car ces décisions sont prises par la commission intérimaire pour la reconstruction d'Haïti (CIRH), présidée par Bill Clinton et Jean-Max Bellerive et composée à la fois d'Haïtiens et d'acteurs de la communauté internationale.

L'urgence des besoins est telle qu'il serait absolument suicidaire de dire: “on arrête tout à l'approche des élections.” Pour l'instant, il n'y a de toute façon pas de clivage fondamental sur l'orientation que doit prendre la reconstruction du pays. Il y a un consensus général sur l'idée de construire mieux et ailleurs, de ne pas tout concentrer à Port-au-Prince.

Youphil: Dans un pays détruit, comment assurer la bonne tenue des élections?

Pierre Duquesne. Un dispositif est en place, avec les Nations Unies. Est-ce que cela sera parfait? Je ne peux pas le garantir. Quand un pays est pris dans de telles difficultés, on s'interroge toujours pour savoir s'il est bien ou non d'organiser les élections.

Mais l'expérience montre que maintenir les processus électoraux permet de mettre ensuite en place des autorités qui peuvent prendre les décisions nécessaires à la reconstruction de leur pays.

Youphil: Certains s'interrogent sur la lenteur de l'aide... à juste titre?

Pierre Duquesne. Dès le 13 janvier, au lendemain du séisme, tout le monde disait: rien ne se fait. Ce n'est pas vrai! Allez sur le site des Nations Unies, vous verrez: l'aide arrive, et pas seulement budgétaire. Ca ne va jamais assez vite, forcément, pour les gens qui sont dans les tentes, mais qui disposent malgré tout d'une certaine sécurité alimentaire.

Il a fallu deux ans pour enlever totalement les débris du World Trade Center. A Haïti, les dégâts sont équivalents à 15, 20, 30 World Trade Center. Ca prendra du temps, évidemment!

Nous redoutions une crise sanitaire: concrètement, aujourd'hui, elle n'a pas eu lieu. Ca avance lentement mais c'est le gage d'un bon fonctionnement. Si nous avions tout dépensé en six mois, on nous aurait reproché d'avoir gaspillé l'argent du contribuable dans un pays qui n'a pas les capacités d'absorber de telles ressources.

Youphil: L'argent promis n'est pas arrivé...

Pierre Duquesne. Lors de la conférence des donateurs, fin mars à New York, près de 10 milliards de dollars avaient été promis à Haïti. Nous sommes loin d'être en retard! Pour l'instant, environ 700 millions ont été versés en quelques mois. Nous sommes donc dans les temps.

Youphil: Le pays a-t-il une chance, un jour, de ne plus vivre sous perfusion humanitaire?

Pierre Duquesne. C'est le but: il faut mettre les Haïtiens aux commandes, et c'est un processus qui prend dix ans. Dans l'immédiat, nous devrons faire face à un risque cyclonique élevé à court terme. Par ailleurs, l'efficacité de l'aide sera jugée à l'aune des premières opérations de relogement.

Le défi principal est de continuer à se mobiliser et à se coordonner, tant du côté haïtien que du côté international. Même si aujourd'hui, la pression que crée l'opinion publique sur les gouvernements n'existe malheureusement plus.

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