La reconversion des villageois andins (1/2)

Donner la possibilité aux Andins de développer leurs entreprises touristiques pour les aider à préserver leur environnement: telle est la mission d’Andes Tropicales.

"Si l’environnement n’est pas préservé, il n’y a pas de tourisme", lâche Aurelio Antonio, vieux paysan aux bottes de cuir et chapeau de paille. Une vingtaine d'artisans, commerçants ou professeurs l’approuvent, réunis ce lundi à Chacanta, village perdu à quelques cinq heures d'une route tortueuse de Mérida, la capitale des Andes vénézuéliennes.

Certains ont fait plusieurs heures de marche ou de cheval depuis leur hameau pour assister à cet atelier organisé par le Programme Andes Tropicales (PAT). L’objectif numéro un de cette fondation sans but lucratif: la protection de l’environnement. Une priorité qui n’est pas toujours partagée par les habitants de la région, "qui par exemple vont déforester pour mettre un champ à disposition de leurs enfants", explique Jean-Luc Crucifix, directeur de projets du PAT.

Pour ce Belge installé depuis plus de 20 ans au Venezuela, le défi consiste à "faire comprendre aux paysans que la nature qui les entoure peut aussi être une ressource, et pour cela le tourisme est très intéressant". Le message passe d’autant mieux que les Andins ont pu constaté ces dernières années que l’eau des rivières diminuait...

"Mettre de nouvelles destinations sur la carte"

"Nous voulons mettre de nouvelles destinations sur la carte, dynamiser de nouvelles régions par le tourisme de base communautaire, qui constitue une alternative aux activités écologiquement destructrices", développe Jean-Luc Crucifix. La fondation n’est pas propriétaire ni même actionnaire de ces "produits touristiques", elle se contente de conseiller, former et attribuer des microcrédits aux personnes désireuses de monter une activité de ce type dans ces zones encore mal connues.

Après 4 ans, le temps imparti par l’Union européenne, principal financeur de l’ONG, la fondation laisse ses bénéficiaires gérer seuls leur association de tourisme et leurs différents commerces, tout en restant à leur disposition pour tout conseil ou pour leur faire de la publicité, notamment au moyen de son agence Eekkaia Travel.

Chacanta, avec ses maisons coloniales couleurs pastel, ses habitants humbles et accueillants, ses vertes montagnes et l’impression de retour au début du siècle que procure son ambiance rurale et paisible, fait partie des lieux préservés que le programme veut ajouter sur le plan touristique de l'Etat de Mérida.

Depuis son lancement en 2008, de plus en plus de villageois veulent participer au projet communautaire Rutas del Sur (Routes du Sud), qui vise à dessiner et implémenter un réseau de tourisme de base communautaire dans les Pueblos del Sur (villages du Sud).

Un village longtemps marginalisé

La confiance n’a pas été facile à gagner dans ce village reculé, longtemps marginalisé et où "il ne se passait jamais rien" selon son leader communautaire, Edilmer Molina. "Au début je ne voulais rien entendre d’eux, ce sont des Européens, je ne leur faisais pas confiance", avoue Tomasa Garcia Molina, bénéficiaire d’un microcrédit de 30.000 bolivars fuerte (5.300 euros environ) qui lui a permis de rénover entièrement sa posada, son auberge.

A l’aide de Rafael Lopez, l’architecte de la fondation, cette quinquagénaire dynamique a repeint chaque chambre d’une couleur différente, les décorant de thèmes fleuris, accrochant aux murs paniers et chapeaux artesanaux, elle a aussi poncé ses lourdes portes vernies pour faire revivre le bois brut, et même aménagé un petit jardinet dans la cour qui lui servait avant de débarras. Les vitraux des fenêtres? Des bouteilles de bières vertes et bleues disposées en corolle ou en accordéon.

"J’ai toujours aimé recevoir les gens, mais avant que la fondation n’arrive ma posada n’était pas la même, concède-t-elle. Je n’avais même pas assez d’argent pour acheter de vraies literies, j’entassais plusieurs petits matelas les uns sur les autres..." Tomasa comme tous les autres participants du projet pratique des prix "justes", 120 bolivars fuerte (environ 20 euros) la chambre double, beaucoup moins que son équivalent en ville.

Utiliser des matériaux écologiques

Un bénéficiaire du programme tresse des chapeaux typiques en feuilles de bananier, un autre produit du biruz, boisson chaude à base de maïs, un autre encore trace des sentiers pour des promenades à cheval... Mais l'un sans l'autre, ils le savent, ils n'iront pas loin. "Si on monte une posada mais que personne n'est formé pour être guide et amener les touristes ici, ou encore si les touristes peuvent être logés mais pas se restaurer dans le village, ça ne sert à rien", estime Edilmer.

Qu’ils soient artisans, hôteliers, restaurateurs ou guides, tous apprennent aussi à utiliser des matériaux écologiques, des fosses sceptiques, à recycler. Aurelio Antonio, qui a reçu un microcrédit pour développer la production de miel de canne à sucre, est très fier de vendre un produit "100% naturel", tous les déchets du processus de fabrication étant de surcroit réutilisés, pour l’alimentation des bêtes par exemple.

Cet habitant de La Molina, à une heure de marche de Chacanta, attend de pied ferme les touristes. Il assure que ses visiteurs ne seront pas déçus par le sentier qui mène à son moulin, et traverse "une rivière très jolie avec une petite plage, des grottes, des propriétés coloniales en bon état...". L’animatrice de l’atelier, Alba Rosa Pérez, conseillère d’orientation reconvertie, tient à ce que chacun réalise la richesse de sa région, de son village, de son hameau même, et se mette "dans la peau d’un touriste qui découvre ces endroits pour la première fois".

Elle a été très surprise de découvrir chez ses ruraux parfois analphabètes "un très grand désir d’apprendre, de transmettre ses traditions" et leur trouve un grand potentiel d’"esprit de groupe et de solidarité". Lors d'un exercice consistant à résoudre un problème en communauté, Alba Rosa a pourtant observé que la "peur de demander de l'aide au voisin" et le manque d'organisation faisait perdre du temps à tous. Un point à travailler. L'animatrice remarque aussi que ses "élèves" ont du mal à concrétiser leurs projets et restent souvent dans le vague.

Ce que veut le touriste

A travers de petits jeux et pièces de théâtres, les habitants de Chacanta doivent apprendre ce que veut le touriste. Alors que des villageois enthousiastes miment des étrangers exigeants et une réceptionniste d’hôtel mutique voire désagréable, Alba Rosa commente: "parfois oui, les touristes demandent beaucoup, mais ils payent, ce ne sont pas vos invités, ils n’ont pas à "se contenter de ce qu’il y a" comme vous dîtes, ils ont le droit à une certaine qualité".

Les sites touristiques mis en place par la fondation reçoivent pour le moment en majorité des Vénézuéliens, du fait notamment de la difficulté d’accès de certains lieux, qui nécessitent un véhicule adapté. Mais deux géographes salariés de l'ONG travaillent la cartographie de la région, encore très limitée, afin de permettre aux visiteurs de savoir qu’ils trouveront à manger dans tel village, de l’essence dans tel autre, et de pouvoir organiser des randonnées, seul ou avec un guide local.

La coordinatrice, Marie-Christine Marín, nous dévoile que la fondation vise aussi à développer un tourisme spécialisé, "par exemple des ateliers de peinture à Mucutuy, l’un des villages de la Route du Sud, qui pourraient se combiner avec des marches dans les environs, ou encore des circuits spéciaux pour l’observation des oiseaux".

Jonathan Morales, 33 ans, artiste peintre et amateur d'oiseaux, se voit particulièrement bien remplir ses missions. Le jeune homme ne manque pas d'idées, pour lui comme pour les autres habitants de Mucutuy. Marie-Christine l'a chargé de se renseigner sur la présence du toucan bleu dans la région, il s'y attéle de suite, mobilisant les anciens du village pour cette nouvelle mission.

 

 

> La semaine prochaine, découvrez l'histoire des habitants des villages de la région de Mérida en photos.