Mon cher détenu…

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Des centaines de Français correspondent avec des prisonniers qu’ils n’ont jamais rencontrés. Un moyen pour ces derniers de maintenir un lien avec l'extérieur.

Lors d’une soirée, Lucille Tetu a rencontré un ancien détenu. De leur discussion, elle a surtout retenu une chose: cet homme a été choqué par l'existence des chips au poulet. Une saveur qui n’existait pas avant son incarcération et qui, à sa sortie, était devenue banale. Sans qu’il ait vu la transition.

C'est donc avec cette histoire en tête, d’apparence anecdotique mais hautement symbolique, que Lucille, 24 ans, a commencé à échanger avec un homme encore incarcéré. Son objectif: servir de lien entre son correspondant et le monde extérieur, afin de favoriser sa réinsertion. "Je fais ça pour qu’il ne soit pas trop décalé quand il sortira", explique simplement cette travailleuse sociale. 

Dans ses courriers, elle parle cinéma, littérature ou raconte une sortie au Jardin des plantes. "Ca me force à faire attention à ce qui se passe dehors".

Melting-pot social

Pour entrer en contact avec un détenu, Lucille est passée par le Courrier de Bovet*. Pas franchement séduite par les petites annonces (lire notre encadré), elle a préféré se tourner vers la seule association française assurant des échanges entre citoyens et prisonniers. Comme elle, un millier de personnes en sont membres (pour 1.200 détenus correspondant). Beaucoup de jeunes, entre 22 et 30 ans, et de retraités. "A partir de 30 ans, les gens fondent leur famille et ont moins de temps à consacrer aux détenus", explique Catherine Daum, la présidente de l'association.

Les personnes qui s'adressent au Courrier ne se sentent généralement pas investies d'une mission salvatrice et souhaitent simplement mettre leur temps libre au service d'autrui. Certaines sont motivées par la foi, d'autres souhaitent travailler en prison ou exercent déjà dans le social.

"On a des dames BCBG, des agriculteurs, des assistantes de vie, des femmes de ménage, des avocats ...", énumère Catherine Daum. Un vrai melting-pot social, en somme.

En revanche, la mixité n'est pas de mise. "Nous avons 80% de femmes. Il y a un paquet d'hommes que je n'ai pas réussi à caser", regrette la présidente. L'association précise bien qu'elle ne propose pas de correspondance amoureuse mais la grosse majorité des détenus préfère quand même écrire à des femmes.

Pas de jugement

Les adhérents ont conscience de ne pas donner dans la solidarité classique. "Ce n’est pas une activité qui nous met en valeur, comme s’occuper d’enfants, juge Gilles Brébant, grand bavard de 61 ans, au Courrier depuis 2004. Mais les détenus restent des hommes et des femmes, il ne faut pas qu’ils sortent pire qu’ils sont entrés".

Lui a décidé de franchir le pas à la lecture d’une annonce dans le journal. "J’étais à 1.000 lieues d’avoir un intérêt pour le milieu carcéral", admet-il. Mais il a toujours attaché une grande importance à la correspondance, que ce soit petit, en colonies de vacances, ou adulte, au cours de longues expéditions en Antarctique. "Donc je sais que les échanges que je vais avoir avec un individu lui feront plaisir, juge-t-il. Pour un détenu, entendre le claquement de la porte au moment de la distribution du courrier, c’est un cadeau."

Gilles correspond aujourd'hui avec trois hommes, "ses gars": Patrick, Kaushal et Franck. Ils lui demandent des nouvelles de son fils, parti vivre au Japon, lui parlent jardinage ou racontent ce qu'ils ont fait de leur journée. Avec Patrick, son correspondant depuis près de six ans, Gilles parle beaucoup de politique. Patrick lui a confié son histoire, les raisons de son incarcération. Pas les deux autres. "Ces gens-là, je ne les juge pas. Ce sont des gens dignes, quoi qu'ils aient fait", estime Gilles.

Ni morale ni pitié

La seule bonne volonté ne suffit pas pour entrer au Courrier de Bovet. Chaque postulant est soumis à un entretien, téléphonique ou en personne, censé évaluer sa motivation et sa compatibilité avec la démarche de l’association. Dans la catégorie des recalés: les personnes mal dans leur peau, celles qui souhaitent choisir le type de détenu avec qui correspondre (pas de pédophile, par exemple), qui ont un proche incarcéré, qui veulent "redresser" ou faire la morale au détenu.

"On ne veut pas de gens dégoulinants, trop gentils, qui ont de la pitié", martèle Catherine Daum, qui ne refuse qu'une dizaine de candidats par an. La retraitée, dans l’association depuis 14 ans, revendique sa sévérité: "J’insiste pour que la correspondance soit structurante. Les détenus ont besoin de règles, pas de trucs mous!" Elle demande donc à ses adhérents de garder le plus de distance possible. Ne pas parler de choses trop personnelles, ne pas tomber amoureux, ne pas communiquer ses coordonnées. Les détenus envoient leurs missives à l’association, qui les transfère ensuite –sans jamais les ouvrir– aux personnes concernées. Nul besoin, donc, de donner son adresse, ni même son vrai nom. Les adhérents doivent servir de relais entre la prison et l’extérieur, pas de meilleur ami.

La prudence est de mise

Voilà pour la théorie. Dans les faits, les choses sont plus complexes. Après des années de correspondance, un lien spécial se tisse. Un lien parfois difficile à décrire ou à nommer. "Pour moi, ce sont des copains. Mais je me considère un peu comme leur père", hésite Gilles.

Pour Jeanne Rayssiguier, chrétienne de 68 ans, au Courrier depuis 2002, il s’agit de rapports "fraternels, mais ils ne sont pas de la famille, bien sûr".

Certains finissent donc par communiquer leur adresse personnelle. Soit en la donnant directement au détenu, soit indirectement, en envoyant de l'argent en prison, une démarche qui exige de communiquer ses coordonnées. Ils enfreignent alors un des principes majeurs de l’association. 

La présidente de l’association réprouve d’autant plus ce geste que les détenus sortiront un jour ou l'autre de prison. Comment réagiront alors leurs correspondants? "Il est hors de question qu’il voit ma tête! Lui voulait qu’on se rencontre, mais je ne suis pas là pour ça, assène Lola, la vingtaine, au Courrier depuis le mois de janvier.

Gilles se montre moins intransigeant. Son amitié avec Patrick a près de six ans, leurs relations sont donc plus intimes. En plus des mots, Gilles lui envoie des articles de journaux, des photos et de jolis timbres.

Voir Patrick à sa sortie de prison ne lui semble pas totalement farfelu, d’autant qu’ils se sont déjà croisés. Mais la prudence reste de mise: "Il est hors de question qu’il vienne à la maison, c’est quand même un criminel! J’ai confiance en lui, mais ce serait un risque inconsidéré de le loger."

Il n’est de toute façon pas évident que la question se pose. Dans la plupart des cas, un détenu libéré cesse la correspondance. Soit immédiatement, soit après deux ou trois courriers. "Ca ne me fait rien quand ils arrêtent d’écrire, ils n’ont simplement plus besoin de moi", affirme Jeanne, qui a eu une dizaine de correspondants depuis huit ans.

"C’est difficile de ne pas tomber amoureux d’un détenu"

A l'inverse, certaines correspondances peuvent mener à une idylle, comme ce fut le cas pour certains couples célèbres: Dany et Béatrice Leprince, Sandrine Ageorges et Hank Skinner ou, plus tragiquement, Michel Fourniret et Monique Olivier. Mais la chose est rare. "Si on en a une par an, c’est bien le bout du monde!",  tient à préciser Catherine Daum.

La présidente voue un désamour tout particulier aux femmes qui tombent dans ce type de relation. "On leur dit bien de ne pas avoir de correspondances amoureuses. Dans 99% des cas, ça s’arrête parce que l’adhérente se rend compte que ça ne lui convient pas. Et la réaction des détenus n’est alors pas forcément subtile. Il y a des femmes qui ont une espèce de naïveté, désespère-t-elle. Ce n’est pas en aimant un homme à la folie qu’il va s’en sortir!"

Elle reconnaît tout de même qu'entre le discours et la réalité, des différences existent. La correspondance crée une relation et une proximité particulières, où les frontières ne sont pas évidentes. "C’est plus difficile de ne pas tomber amoureux d’un détenu que d'en tomber amoureux, admet-elle. Mais on se fabrique un filtre dans la tête, on sait ce qu’on veut dire et comment on va le dire." Elle-même a déjà éconduit deux prétendants.

Illustration: Allie_Caulfield sur Flickr

* Les coordonnées de l'association:

Le Courrier de Bovet

BP 70039

75721 Paris Cedex 15

01.70.08.11.98

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