A la fac dans la forêt vénézuélienne

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L’éducation par les Indiens pour les Indiens, c’est la philosophie que défend l’Université indigène du Venezuela pour sauver les cultures natives.

C’est une université un peu spéciale, où l’on étudie le plus souvent dehors, assis en rond sous les arbres. Certains étudiants portent un simple pagne, d’autres vont et viennent pieds nus, tous parlent une langue différente de l’espagnol.

L’Université de Tauca (au centre du pays) se situe au cœur du Venezuela indigène, à la confluence du Rio Caura et de la route Ciudad Bolívar-Caicara del Orinoco, les deux principales voies de communication indiennes du pays.

On y enseigne la pisciculture, la cosmovision (ensemble de concepts et de croyances qui forment la vision du monde), l’artisanat ou encore l’histoire du Venezuela à 90 étudiants de onze ethnies différentes dont les Waraos, Kariñas, Pemón, Yekuanas, Sanima, E'ñepá, Wotuja et Pumé.

"Enlever la honte ethnique"

Ces jeunes venus de tout le pays, voire du Brésil, pour étudier ensemble, ont noué des amitiés inter-ethniques pour la première fois, tous animés par la même envie de sauvegarder leur culture ancestrale.

Luis Eduardo Pérez, membre du conseil rectoral de l’UIV, raconte ainsi qu’un Indien Pemón s’est rendu pendant de longues semaines à plusieurs centaines de kilomètres de chez lui pour réaliser un projet d’aide aux Indiens Pumé. "Avant les Pemón avaient à peine connaissance de l’existence des Pumé et vice-versa", remarque-t-il.

"Avec l’Université nous voulons que tous les Indigènes puissent connaître leurs droits, travailler dans leurs communautés et maintenir leur riche culture. Nous voulons leur enlever la honte ethnique qu'ils ressentent souvent."

Le chercheur assure qu’il y a urgence: "Les pertes sont déjà importantes, par exemple chez les e´ñepá, qui racontent que dans les décennies précédentes, beaucoup de leurs anciens sont morts sans avoir transmis leurs savoirs car la génération suivante s’en désintéressait.”

Née comme une association civile issue de la Fondation "cause amériendienne Kiwxi", l’Université Indigène du Venezuela vient tout juste, en juin dernier, d’être reconnue par le président Hugo Chavez.

Se défaire du cadre d’éducation classique

L’idée est née dans l’esprit d’un prêtre, le jésuite José Korta, mais aujourd’hui l’association est principalement dirigée par des Indiens eux-mêmes, et se dit libre de toute influence religieuse.

A l’origine du projet d'université, il s’agissait avant tout de se défaire du cadre rigide de l’éducation classique, des programmes scolaires entièrement réalisés par des personnes non-indigènes. Un cadre dans lequel le concept d’interculturalité ne signifiait que "la possibilité pour les Indigènes, vus comme inférieurs, d’intégrer la culture occidentale, vue comme supérieure".

De l’admission au diplôme, l’Université propose un schéma original à ses inscrits. Le baccalauréat, dont l’obtention requiert souvent "une acculturation du jeune, en l’obligeant à aller étudier dans une ville lointaine et étrangère à ses besoins et valeurs", n’est pas obligatoire pour intégrer les cours. Le candidat, de 18 ans minimum, devra prouver qu’il connaît et utilise sa langue native et être "choisi" par la communauté pour son implication dans la vie de celle-ci.

Des notes de solidarité et responsabilité

Qu’il se penche sur le droit indigène, l’histoire, l’écologie, l’ethnologie, les langues ou l’art comme spécialité, l’étudiant devra après quatre mois d’enseignement théorique le mettre en pratique dans son village en mettant en place des projets productifs pour la communauté, comme la construction de ruches.

Il sera d’ailleurs évalué autant sur ses connaissances que sur son engagement envers cette dernière. Il obtiendra des notes en fonction des valeurs d’identité, responsabilité, convivialité, solidarité et créativité.

A la fin de leur deuxième année d’études, les élèves publient chacun deux ouvrages de référence pour leurs communautés, portant sur des sujets aussi variés que la grammaire ou l'histoire orale de leur famille.

Les débouchés de cette faculté sont eux aussi bien différents de ceux offerts par le marché courant de l’éducation. Les étudiants se professionnalisent en troisième année, par exemple en ethno-botanique ou ethno-médecine, et "se mettent alors à disposition de leur communauté et de leur ethnie, sans viser l’enrichissement individuel mais dans une perspective de solidarité avec leur culture".

Aujourd’hui, les premiers étudiants formés par l’Université Indigène du Venezuela s’illustrent comme dirigeants d'associations de défense des droits des Indigènes, et aident à faire connaître les revendications territoriales de certains groupes marginalisés. L’Université, forte de son indépendance, est en effet très impliquée nationalement pour la lutte des droits des Indiens. 

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