
Le microcrédit en péril à Haïti. Cet outil de développement, basé sur l'octroi de petits prêts à des populations défavorisées, était très développé sur l'île avant le séisme du 12 janvier dernier.
Les 70 principales institutions de microfinance (IMF) du pays accompagnent environ 400.000 bénéficiaires, apportant leur soutien directement ou indirectement à près de 2.000.000 de personnes (25% de la population).
Cependant, et au regard du niveau de pauvreté en Haïti, le potentiel de développement de la microfinance reste réel, notamment dans certaines zones rurales ignorées des IMF, qui pour l'essentiel se sont concentrées sur les zones urbaines et périurbaines.
Le potentiel est moins évident en zone urbaine où apparaissent des phénomènes de saturation, notamment à Port-au-Prince. C'est dans ce contexte que les IMF ont du faire face aux conséquences du séisme.
Nombre d'entre elles ont subi des pertes humaines et opérationnelles importantes. Les pertes techniques de ces IMF sont estimées à une quinzaine de millions de dollars, ce qui fragilise les moins capitalisées d'entre elles.
Logement détruits, stocks abandonnés, pillages...
Dans certaines zones, on assiste à un arrêt quasi total des recouvrements et des déblocages de microcrédits. Le PAR 30 (portefeuille des impayés de plus de 30 jours) des IMF en zones sinistrées n'a pas tardé à s'envoler. Les IMF sont entrées en crise de liquidité. Faute de recapitalisation, certaines d'entre elles seront obligées de réduire la voilure de manière drastique.
L'envolée des PAR s'explique aisément: les victimes du séisme ont abandonné leurs activités, leurs logements détruits, leurs stocks. La panique générale les a poussé à tout laisser sur place, le pillage a fait le reste.
Les petits commerces, souvent financés par le microcrédit, ont été victimes de la mise sous perfusion du pays et l'effondrement du pouvoir d'achat. Cependant, la reprise progressive de l'activité depuis l'interdiction officielle des distributions alimentaires fin mars est plutôt bon signe et le taux des impayés semble se réduire un peu depuis quelques semaines.
La crainte des retraits massifs
Autre sujet d'inquiétude, le sort de l'épargne. Les ressources des plus grosses IMF du pays sont constituées de l'épargne de leurs déposants. Si les premières craintes de retraits massifs ne se sont pas matérialisés du fait de la peur des vols, elles semblent réapparaître au fur et mesure de la reprise de l'activité. Ce phénomène pourrait poser de graves problèmes de ressources pour une partie du secteur.
Au final, les IMF que nous avons pu rencontrer à Haïti anticipent un taux de radiation définitif probable de 20 à 40% de leurs dossiers. Si cela se confirme au niveau du portefeuille haïtien global, estimé à 100 millions de dollars US, cela représenterait une perte potentielle 20 à 40 millions de dollars.
Quelle stratégie les IMF peuvent-elles adopter? Elles doivent garder le contact avec les clients tout en leur proposant un plan de restructuration par injection de liquidités pour permettre une relance d'activité.
Faute de trésorerie disponible, les IMF haïtiennes ne pourront engager cette restructuration de leur portefeuille. A terme, c'est toute l'économie informelle du pays qui risque de ne plus être financée.
Le paradoxe de la relance et de la reconstruction
Et pourtant, la relance rapide de l'activité économique dépend notamment de la capacité de la microfinance à y injecter des sommes significatives.
A l'heure de la reconstruction, les programmes et financements en cours de discussion se concentrent en priorité sur l'urgence et sur la remise en ordre des infrastructures. L'économie informelle semble curieusement condamnée à devoir s'en sortir par elle-même. C'est, en effet, le paradoxe de cette crise: le pays vit essentiellement de son économie informelle mais l'aide se concentre sur les infrastructures.

Le microcrédit est évidemment l'une des solutions pour relancer rapidement l'activité. Recapitaliser ses bénéficiaires par une politique de réechelonnement des microcrédits sinistrés et par l'injection de nouveaux crédits permettrait à une large population de micro entrepreneurs de se relancer.
Financer une activité d'autosubsistance
Certaines personnes, qui ont tout perdu, se sont installées en zones rurales chez des proches ou des parents. L'opportunité est grande pour ces familles de s'intégrer défininitivement dans les communautés locales si l'on pouvait leur permettre de financer une activité d'autosubsistance.
Depuis les premiers jours de la crise, les pouvoirs publics et les organisations internationales appellent de leurs voeux la décentralisation, et rien n'a pu être fait par le microcrédit pour saisir cette "opportunité". Faute de moyens, nombre de ces personnes frustrées ont du se résoudre regagner la capitale et la misère des camps…
De leur côté, les IMF doivent trouver de toute urgence les ressources nécessaires à leur relance, mais elles sont confrontées à l'inaction ou à la lenteur des bailleurs internationaux.
De bien sombres perspectives
Il est donc urgent que l'Etat haïtien, la conférence des donateurs et les bailleurs institutionnels prennent conscience du problème.C'est une question vitale pour la relance du tissu économique informel du pays, notamment par le microcrédit.
Si l'on additionne les besoins nécessaires des IMF en termes de restructuration (sièges effondrés, systèmes informatiques endommagés, etc.) et des besoins de reconstitution des portefeuilles de microcrédits, on parle sans doute d'une somme globale de l'ordre de 40 à 60 millions de dollars, à comparer aux 10 milliards promis par les Etats donateurs. Dérisoire, au regard de l'impact d'une telle aide.
L'espoir est né il y a quelques semaines après l'annonce de la création par la BID (Banque interaméricaine de développement) du fonds "help". Ce fonds, doté de 12 millions de dollars US, a vocation racheter à certaines IMF haïtiennes une partie de leurs créances douteuses afin de reconstituer leur fond de portefeuille.
Si le montant de ce fonds demeure insuffisant, l'annonce de son lancement est un premier pas qui doit entrer dans sa phase opérationnelle immédiatement. Sous-estimer la capacité de la microfinance à relancer l'économie d'Haïti serait, à n'en pas douter, une terrible erreur.












