Une Lilloise à la rencontre des marabouts

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L'ONG Restos des Talibés accompagne les enfants sénégalais. Rencontre avec Marie, une Lilloise qui arpente les rues de Saint-Louis à la rencontre des enfants et des marabouts...

Des lettres et des paquets - surprises parviennent depuis quelques mois, à Saint Louis, dans les daaras, dortoirs dans lesquels vivent ces enfants des rues protégés par des marabouts, les Talibés. Leurs correspondants sont des élèves de Tilleuls, dans le Nord de la France. Ils ont, de leur côté, reçu une fresque "impressionnante", d'après leur lettre de remerciement. Ici et là, c'est une génération qui partage les récits de vie, les expériences, les rêves de gosses... A la base de cette dynamique, Marie Vanhalst. Cette jeune femme ne laisse pas indifférent lorsqu'elle raconte le projet.

Marie Vanhalst. Il y a deux ans, la jeune Lilloise est frappée par les conditions de vie dans les bidonvilles en Inde lors d'un voyage, mais "à ce moment, je n'avais pas choisi de lutter contre. C'est à mon retour en France que j'ai pris conscience que je ne pouvais pas rester indifférente". La professeur des écoles décide alors de chercher des missions humanitaires.

C'est au Sénégal qu'elle trouve par hasard une opportunité, et ce sera naturellement dans le secteur de l'aide auprès de la petite enfance qu'elle jette son dévolu.

D'abord avec la Casa di Ibrahima, une association qui vient d'ouvrir ses portes aux enfants de rue sur Keur Massar (Pikine, banlieue de Dakar); puis elle enchaîne sur Saint Louis au sein de La Liane, une autre structure qui accueille également des gamins en rupture familiale. 

Marie Vanhalst et l'équipe de l'association. "C'est à mon retour en France que j'ai pris conscience que je ne pouvais pas rester indifférente"

Ces deux expériences de bénévolat lui donnent à réfléchir et commence à explorer les voies pour des projets plus ambitieux. Plutôt réaliste et consciente de l'ampleur du défi, elle choisit la ville historique, plutôt que la capitale où sans doute la situation des Talibés s'avère plus complexe. "A Dakar, c'est plus compliqué. J'ai l'impression qu'il y a un véritable trafic d'enfants et là, les daaras ne font aucun effort pour l'éducation. A Saint-Louis, la situation est différente, les marabouts s'efforcent d'enseigner le Coran, et les Saint-louisiens se montrent plus engagés sur la question des Talibés."

Lorsqu'elle décide d'agir, c'est d'abord un travail réflexif sur son propre regard, elle, la Lilloise, sur ses manières d'agir contre la pauvreté. "Nous jugeons souvent la situation avec nos préjugés culturels. Parfois, nous avons ce gros travers de vouloir gérer à la française un problème sénégalais." Sa conviction, c'est que personne ne peut remplacer la société sénégalaise dans la réinsertion de ses enfants.

Adoptée. Avant de parvenir aux daaras et aux marabouts maîtres des lieux, Marie Vanhalst cherche d'abord à gagner la confiance des enfants talibés. La bande à Aliou, dans le centre ville, adopte la jeune occidentale. Elle raconte: "Ces enfants m'ont pris sous leur aile, si on peut dire. Ils avaient pris l'habitude de me protéger à leur manière et de me guider dans la ville. Et quelque part, le contact de coeur s'est vraiment fait avec cette bande là."

C'est ainsi, de cette union née dans les rues de Dakar, qu'émerge l'association (de loi française) "Les Restos des Talibés."  Bien sûr, Boub, le travailleur social des Talibés n'est jamais loin. Boubacar Ndiaye - de son vrai nom - est un professionnel de l'enfance vulnérable qui intervient dans les rues depuis plus de 5 ans...

Engagé en tant que bénévole dans l'aventure, c'est lui qui choisit les daaras, c'est lui qui sillonne les rues, les cités, à la recherche des enfants et des marabouts. Il est aussi l'artisan de cette approche incitative et participative que Marie Vanhalst soutient.

"Ces daaras, explique-t-elle, ont été choisi d'une part parce qu'ils n'étaient aidés par personne et d'autre part parce que les marabouts y font preuve de bonne volonté. C'est à dire qu'ils ont envie d'améliorer la situation de leurs disciples mais qu'ils ne savent pas forcément comment s'y prendre. Ils ont besoin d'être aidés dans les démarches administratives, etc....Nous ne forçons pas ces marabouts à nous suivre. Un des marabouts nous a d'ailleurs fait faux bond: il était contre l'idée que ses Talibés aient un copain en France. Ou encore cet autre qui nous a rejoint après avoir longuement hésité."

Parler de ceux qui oeuvrent dans l'ombre. Boub donc, est en réalité la cheville ouvrière sur le terrain. Lorsqu'on insiste pour mettre en avant Marie la jeune Lilloise dans le portrait, elle s'énerve: "On me met souvent en premier plan parce que je représente l'association en France mais on oublie que quand un enfant de la rue tombe malade c'est Boubakar qu'on appelle et qui fait toutes les démarches pour le soigner. C'est important de parler de lui et des travailleurs sociaux qui oeuvrent dans l'ombre pour sauver les enfants. Il faut mettre en valeur leur travail. Eux, ils n'ont pas le temps de se mettre en avant: tout ce qu'ils font, c'est pour les enfants et juste pour les enfants..."

Boubakar Ndiaye, éducateur de rue bénévole de l'association Les Restos des Talibés. C'est lui qui choisit les enfants, les daaras et maintient le contact avec les marabouts.

Bien qu'axant son action sur les bénévoles locaux et l'implication des marabouts eux-mêmes, elle n'ignore pas son rôle. L'association les Restos des Talibés a été créée à Lille (France) afin de "mobiliser les moyens matériels aux Saint-louisiens de bonnes volontés. Le mieux que je pouvais faire c'est d'aider matériellement depuis la France les sénégalais à prendre en charge le problème." Le cadre lillois paraît idéal puisque Saint Louis du Sénégal et Lille sont jumelés depuis plusieurs années.

Il existe surtout une plate-forme nommée Partenariat.org, connue notamment pour son Centre Gaia (inspiré du célèbre modèle belge "Studio Globo"), une école de référence en matière d'éducation à la solidarité et à la citoyenneté mondiales. 

Des projets qui émergent par le bas. Par exemple, le jumelage entre les Talibés et les élèves de l'école primaire de Tilleuls (Lille, France) a été initiée par le directrice d'une école sénégalaise.

Objectif: favoriser l'envie de participer chez toutes les parties prenantes, des marabouts, des enfants sénégalais à leurs jeunes correspondants français, comme l'ont récemment confirmé les effets d'une fresque réalisée par les petits Talibés.

"On a juste montré les photos de l'école aux enseignants et aux élèves de Tilleuls. Les marabouts ont fait pareil et ils étaient vraiment fiers de leur daara. Ils ont laissé leurs Talibés y participer encore en acceptant de les laisser réaliser la fresque et de répondre aux questions des enfants français. D'une certaine manière c'était pour eux l'occasion de montrer que eux aussi sont des éducateurs. Cela aide à la prise de conscience de leur responsabilité vis à vis de leurs élèves, d'une façon positive et sans violence. Ce qui est important c'est que nos marabouts développent cette fierté de voir leurs Talibés vivre dans la dignité."

La désinfection des daraas, des dortoirs insalubres où vivent 150 talibés à Médina Darou et à Leona (Saint Louis, donc) s'inscrit également dans cette approche. C'est le projet que Marie Vanhalst promeut en ce moment. La promiscuité et le manque d'hygiène favorisent l'apparition de maladies opportunistes chez les enfants (gale, dermatose) et augmentent le risque de contagion. "Ce sont les marabouts qui ont initié cette demande afin que leurs élèves vivent dans des conditions sanitaires plus décentes."

D'autres améliorations seraient portées par ces maîtres coraniques eux-mêmes. Dernière innovation, inscrire leurs Talibés à l'état civil. Justement, tous ceux qui sont sur le terrain de l'enfance errante savent que la première des exclusions vient de leur statut de sans -papiers. A bientôt.

Pour en savoir plus: 

Les talibés, leurs marabouts et l'association ont un groupe facebook: Les restos des talibés.

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