Sida: le travail pour briser les tabous

Email this page

Ils sont Indiens et porteurs du virus du sida. Doublement rejetés par la société, ils ont fondé un groupement d’artisans pour redonner sens à leur vie, sur l’ile de Chiloé, au sud du Chili.

Willy Morales Madariaga, 35 ans, ne se cache plus. Dans son fauteuil roulant, cet Indien au regard bleu troublant “n’attend plus la mort”. Derrière son stand de lainages et produits naturels, il attend le client, en ce jour de pluie, dans la grande foire artisanale de Castro, sur l’île de Chiloé, le front orné de la “croix du Sud”, le symbole des Indiens Huilliche.

Il a fondé en 2000 Kelwo Chiloé, une Organisation économique Populaire (OEP), forme d'entreprise coopérative particulière au Chili. Comme les 25 autres artisans de son OEP, Willy Morales vit avec le sida. Il se sait porteur du virus depuis vingt ans, mais aujourd’hui il a retrouvé une raison de vivre, de “marcher la tête haute”, grâce à l’artisanat. “Je suis vivant, donc j’ai besoin de travailler”, se justifie-t-il.

"La nécessité de préserver l'identité indienne"

Au sein de Kelwo, chacun produit seul ses piments, confitures, bonnets ou gants de laine... La plupart du temps chacun chez soi, mais ils se retrouvent régulièrement pour travailler ensemble, l'occasion de partager ses angoisses, ses joies et son savoir-faire. Au moment de la vente, un seul stand pour tous: celui demandé au nom de l'OEP dans les différentes foires et manifestations de l'île. Les membres se relaient pour cette étape, et chacun touche les bénéfices de ses propres produits.

Outre la fierté de travailler, la vente de produits régionaux typiques comme le Marken Ahumado (une épice), leur apporte la reconnaissance. Ana Maria Torres, qui tient le stand de l’OEP ce jour-là à Castro, est consciente de “la nécessité de préserver l’identité indienne.” Sur sa table de vente, le logo de l’association est affiché, le terme “VIH” bien en exergue: “C’est important que l’on sache qui on est, que le sida ne soit plus un tabou”.

En-dehors de la communauté, l'indifférence règne

Kelwo Chiloé a changé la vie de ses membres, assure Willy. Spécialement des femmes, la grande majorité. “Etre une femme, indienne, et séropositive, c’est une triple discrimination au Chili, où l’Eglise catholique est si puissante”, déplore-t-il.

Au sein de la communauté huilliche, le conseil des caciques (autorités indiennes) a publiquement reconnu la maladie des “frères” atteints du sida. Mais en-dehors, l’indifférence, voire l’hostilité, règnent. Avant d’obtenir un espace réservé dans la foire de Castro, l'OEP a dû rassurer la municipalité. “Ils avaient peur de tout, de ce qui pouvait arriver si l’on se coupait un doigt, du fait que l’on vende des produits comestibles…”, se souvient Willy.

L’OEP se refuse à faire de la prévention une de ses priorités, considérant que “c’est le travail du gouvernement”. Elle a même intenté un procès contre l’Etat chilien, qui ne réalise aucune campagne d’information sur le sida en langue indienne.

Bien qu’il ne trouve pas de mots assez durs pour qualifier le mépris des Chiliens envers les Indiens atteints du sida, le président de Kelwo Chiloé reconnait une évolution positive des comportements: “Les gens nous félicitent pour notre travail, on nous invite partout, nous sommes enfin acceptés”. Anna Maria l’avoue pourtant, “les produits ne se vendent pas beaucoup, pas assez pour faire vivre tous les membres”. Willy Morales, par exemple, gagne 220 euros par mois en hiver, et 880 en été. Anna Maria Torres, membre de l’OEP elle aussi, dit gagner autour de 290 euros les bons mois.

Un revenu peu élevé, reconnait Willy, mais “avant Kelwo, ces personnes ne trouvaient pas de travail en raison de leur race et de leur maladie”. Mais Anna Maria est heureuse de trouver dans cette “entreprise” une vraie famille. “Lorsque quelqu’un meurt, raconte-t-elle, nous participons tous à l’enterrement, nous nous serrons vraiment les coudes. Cela compte bien plus que la réussite économique.”

Email this page