"Ici, militer est un problème"

Rencontre avec Ernad Deni Čomaga, fondateur du DOP, un mouvement de jeunesse en Bosnie-Herzégovine.

"Excuse-moi!" Les rencontres avec Deni commencent toujours de la même manière: au mieux, il arrive 20 minutes après l’horaire prévu. Le jeune homme de 23 ans est incontestablement occupé. Si ses activités dans l’association des étudiants en Droit de l’Université de Sarajevo sont plutôt anecdotiques, son rôle de président du Demokratski omladinski pokret (Mouvement démocratique des jeunes), couramment appelé DOP, lui prend beaucoup plus de son temps.

C’est en 2006 qu’il a fondé cette ONG, qui prône le rapprochement entre les différentes nationalités de Bosnie-Herzégovine (BiH). Un engagement vécu comme une évidence pour le jeune homme, déçu qu’il était par un passage dans la sphère politique bosnienne, gangrénée par l’immobilisme et la corruption. Créer le DOP lui permettait aussi d’avoir un socle pour promouvoir quelques-unes de ses idées, à l’écart de formations politiques souvent trop nationalistes.

10 ans passés en Allemagne

Déçu, Deni l’a été aussi par l’Allemagne, pays dans lequel il a vécu 10 ans. Il arrive à Stuttgart à l’automne 1993, quelques mois après que ses parents aient quitté Sarajevo et la Bosnie-Herzégovine ravagés par le siège et la guerre. Là-bas, après une année passée dans une sorte de "camp de concentration contraire à la constitution allemande" accueillant les réfugiés des guerres de Yougoslavie, la famille de Deni s’installe dans un appartement au bord de la Neckar.

À partir de 1997, Deni revient fréquemment à Sarajevo pour les vacances. S’il se sent bien en Allemagne, il raconte aujourd’hui qu’il a toutefois rapidement le sentiment qu’il y resterait un "Ausländer", promis à une vie bien terne ("j’aurais été mécanicien ou je ne sais pas quoi d’autre") dans un pays qui n’est pas le sien. En septembre 2003, il revient donc s’installer définitivement en Bosnie-Herzégovine.

Au DOP, pluralisme et multinationalité

Son histoire, ses engagements personnels transparaissent évidemment dans le programme du DOP, qui fait du pluralisme et de la multinationalité ses crédos. Deni, décrit, effaré, la situation dans certaines zones rurales de BiH, dans lesquelles, "d’un côté à l’autre de la rue se font face deux cafés, l’un rempli par des Bosniaques et l’autre par des Croates", comme à Stolac, ville où les tensions communautaires sont particulièrement exacerbées. Pour qualifier l’endroit, Deni n’a qu’un mot: un "apartheid" mental, une séparation morale qui est "pire que la séparation physique provoquée par le mur de Berlin".

Par amour pour son pays, Deni veut le changer. Son mouvement tente d’inciter les jeunes à s’intéresser et à participer à la politique. Ses 600 membres organisent des séminaires pour se former et former aux techniques de montage de projets ou au lobbying. Le DOP milite par ailleurs pour que les jeunes Bosniens restent dans leur pays plutôt que de s’exiler. Alors que la population de la Bosnie est de 4 millions d’habitants, la diaspora bosnienne compte en effet 1 million d’habitants.

"Ici, militer est un problème"

Les difficultés sont pourtant nombreuses. Lorsqu’on lui demande pourquoi les jeunes ne veulent pas s’engager dans le militantisme ou la politique, Deni hésite, affirmant tout d’abord qu’"une partie des jeunes Bosniens sont un peu paresseux, n’ont pas trop d’ambition", avant de faire référence aux problèmes de corruption qui minent le pays.

"Ici, militer est un problème", confie Deni, qui sait de quoi il parle. L’un de ses professeurs à la faculté de droit, qui n’appréciait pas de le voir s’investir à ce point politiquement, l’a empêché à deux reprises de passer à l’année supérieure. Le président du DOP a alors dû redoubler sa première puis sa deuxième année de droit.

En Bosnie-Herzégovine, en plus des frais d’inscription, obtenir le diplôme se monnaie: "2000 marks [nda : environ 1000 euros]", évalue t-il pour les garçons. Pour les filles, Deni affirme qu’"il faut parfois payer de son corps".

Le lourd prix de l’indépendance

Tout autant que les militants, les financements sont parfois difficiles à trouver. La société civile bosnienne n’est pas bien grande, et manifester publiquement un désaccord fait encourir au DOP le risque de se priver de ressources essentielles. C’est à prix-là que Deni achète l’indépendance de son mouvement, en assumant de ne disposer que de fonds bien maigres, et en ne candidatant qu’à un nombre d’appels d’offres limités. Là où d’autres ONG locales n’hésitent pas à tirer sur la vache à lait internationale, le DOP élabore des programmes en fonction des nécessités qu’ils perçoivent, et indépendamment de l’existence de financements potentiels.

Les rivalités entre administrations provoquent aussi de nombreux casse-tête. Deni a enregistré en 2006 son organisation à l’échelon étatique, ce qui lui rend "pratiquement impossible" l’obtention de fonds octroyés par l’administration du canton de Sarajevo. Il envisage donc de créer une réplique exacte du DOP mais enregistrée cette fois-ci au niveau cantonal: "C’est complètement stupide mais c’est le seul moyen d’obtenir de l’argent de leur part".

Dans les projets à venir, Deni évoque celui de présenter une liste aux élections générales d’octobre 2010. Pas franchement convaincant, il m’explique qu’"on ne sera plus tellement une ONG, mais pas vraiment un parti politique non plus". Avant de soupirer: "l’indépendance n’est pas facile ici".

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