
Depuis que nous sommes arrivées à Copenhague, les coups de théâtre se succèdent et ces deux derniers jours, suivre le bon sens des négociations est carrément impossible. La Cop15 semble avoir basculé dans une sorte de folie chaotique. Les ONG se retrouvent dehors à manifester et à être chassées par la police, la présidente des négociations annonce en pleine journée sa démission au profit du Premier ministre danois. José Bové fait son show à la télé, les pays africains dénoncent les déclarations de Mines Zelawi, leur délégué, au côté de Nicolas Sarkozy, comme ne respectant pas leur position…
Mais derrière ce chaos, et en échangeant ici avec les délégués des ONG, les délégués officiels, les blogueurs réunis au fresh air center (la crème du blog écolo planétaire… on va vous faire pâlir d’envie ! ;) ) de grandes lignes de cohérence nous apparaissent constamment. Il nous a semblé important dans ce jour de folie, plutôt que de sans cesse relater par le menu le détail des événements, de dessiner ces grandes lignes de cohérences que nous voyons apparaître.
Des ONG unies
Qu’ils viennent du nord, du sud, de l’est ou de l’ouest, les délégués des ONG (nommés ici "observateurs") portent tous la même position: ils réclament un accord ambitieux, des réductions de gaz à effet de serre massives, une aide importante aux pays du Sud, une politique écologiquement et socialement responsable, qui favorise des entreprises tournées vers l’économie énergétique et la production d’énergie renouvelables, vers une protection des écosystèmes cruciaux, comme les forêts et les sols.
Les Pays du Sud
Globalement, les pays du sud, les plus pauvres comme les pays émergents, apparaissent également plutôt unis dans leurs positions. Ils veulent la "justice climatique", c’est à dire des efforts conséquents des pays riches sur les réductions des émissions, des aides à un développement basé sur des technologies propres, et des aides à l’adaptation aux changements dont ils sont déjà victimes.
Ils souhaitent un accord contraignant envers les pays riches, c’est à dire qui les oblige à rendre compte de leurs émissions, à se soumettre à une instance de contrôle, voire de sanction. En clair, ils réclament la continuation du protocole de Kyoto, mais assortis d’objectifs de réduction des émissions nettement plus ambitieux.
Les scientifiques
Les engagements délivrés par les différents pays nous mènent tout droit vers un réchauffement de plus de 3°C avant 2050 selon les modèles scientifiques. 3°C sera un minimum. Car on estime que les effets de basculement sont très probables à partir de 2°C, qui nous emmèneraient vers une réchauffement de 3,5°C puis par d’autres mécanismes d’emballement très vite à 5,5 voire 6°C.
Les entreprises
Une nouvelle génération d’entreprises est en train de naître et elles sont très dynamiques. C’est très clair ici. Pour ces nouveaux acteurs engagés dans cette véritable révolution industrielle – efficience énergétique, énergies renouvelables, filtrations biologiques de l’air de l’eau, réseaux intelligents etc, architectes, urbanistes…- , l’issue de Copenhague est très importante. Elles attendent un accord ambitieux et précis, qui signifiera pour elles un puissant développement. Ce sentiment était très fort quand nous avons rencontré les entrepreneurs du Bright green dimanche par exemple. C’est exactement aussi le sentiment que rapporte par exemple le magazine Challenge de sa venue à Copenhague. Seul Total dans son tour d’horizon freine un peu des pieds, comme Laurence Parisot, présidente du MEDEF, dans une conférence de presse hier.
Les Etats du nord
Au Bella center, la nuit a été occupée à rédiger de nouveaux documents de travail. Sous la pression des Etats-Unis, tous les efforts d’accord ont été balayés. Le document sorti est quasi inexploitable pour le staff politique qui prend désormais la relève des négociations. Les retours que l’on a ici de ceux qui ont participé aux groupes de travail sont assez hallucinants. Et hallucinés: ils ont travaillé sans discontinuer depuis des jours, dormant peu, et les courtes nuits se sont transformées désormais en journées et nuits blanches (certains se sont exprimés par écrit, à lire absolument pour comprendre l’ambiance: un délégué du Mali ici, une observatrice de la FNE là).
Comme lors des négociations sur le protocole de Kyoto, Les Etats-Unis risquent de faire capoter les négociations en les compliquant délibérément. Mais au delà des Etats-Unis, ce sont probablement tous les délégués gouvernementaux des pays riches que l’on peut pointer du doigt.
L’objectif des 2°C : un objectif non satisfaisant au niveau planétaire et montrant, contrairement aux apparences, une faible volonté politique de changer
De plus en plus clairement ici, nous comprenons que l’objectif des 2°C a été porté surtout par les pays industrialisés, les pays du sud souhaitant une limite à 1,5°C. 2°C n’est pas la limite conseillée par les scientifiques, elle est en fait la dernière limite au-delà de laquelle le danger n’est vraiment plus supportable et ce sur la planète entière. A 2°C, la plupart des petites îles sont noyées, les terres agricoles extrêmement touchées (au sud mais aussi au nord, ce qu’on dit trop peu), les terres basses soumises aux inondations, et les ouragans de plus en plus intenses.
Déjà, les compagnies d’assurance sonnent l’alerte: si un accord ambitieux n’est pas trouvé autour du climat, alors elles devront solliciter de plus en plus leurs assurés, tout en réduisant de plus en plus les dommages couverts. Elles annoncent qu’elles ne pourront probablement plus exercer leur métier à plus ou moins long terme: sans accord ambitieux et contraignant, le monde deviendra inassurable.
L’objectif de 2°C semble pour beaucoup inatteignable? Il l’est s’il n’y a pas un changement de paradigme majeur dans les politiques menées.
Si on continue par exemple à subventionner l’économie basée sur l’utilisation des ressources fossiles – infrastructures routières plutôt que de transport partagé et pour les marchandises et pour les personnes, subventions à l’industrie du pétrole, etc - , sur la dépense d’énergie plutôt que son économie, sur l’exploitation des écosystèmes plutôt que sur la valorisation des services qu’ils rendent.
Ne pas s’engager sur des objectifs ambitieux de réduction des émissions de gaz à effet de serre, c’est donner un coup de frein à tous ces entrepreneurs prêts à prendre la relève pour conserver l’existant. C’est, pour les pays riches, se dissocier des pays du sud et leur dire clairement qu’ils ne comptent pas dans l’avenir du monde; c’est aussi se dissocier de plus en plus fortement de leur société civile.
Les sondages de ces dernières semaines montrent qu’au delà des positions des ONG, les populations attendent des engagements clairs à Copenhague. Aux Etats-Unis, un sondage de ce jour montre que pour 40% de la population, ralentir le changement climatique serait créateur d’emplois et même pour 46%, boosterait l’économie. Et si l’Europe montre la position la plus ambitieuse, ses engagements ne sont néanmoins pas suffisant pour atteindre ces objectifs ni côté émissions (20% si la Chine et les Etats-Unis ne s’engagent pas mieux) et surtout pas envers l’aide aux pays pauvres sur le long terme. Au contraire, si les engagements politiques étaient vraiment clairement tournés vers la relève de l’enjeu, l’objectif de 1,5°devient aussi crédible que celui de 2°C .
Ainsi, ce qui se passe ici à Copenhague autour des enjeux climatiques nous semble montrer une incapacité plus profonde: celle des gouvernements des pays riches à se plier aux règles de la démocratie et à écouter les attentes des majorités. Celle de rester sourd aux scientifiques et de ne pas remonter les objectifs de réduction pour avoir une chance d’éviter l’emballement climatique. Qu’il s’agisse des ONG dans les rues et au sein du Bella ou des délégués des pays du sud, tous disent au fond: écoutez la majorité. C’est exactement ce que ne fait pas la COP15 aujourd’hui. Elle n’écoute ni la majorité, ni ne relève les défis du changement climatique.













