Mon cher détenu…
Des centaines de Français correspondent avec des prisonniers qu’ils n’ont jamais rencontrés. Un moyen pour ces derniers de maintenir un lien avec l'extérieur.
La Côte d'Ivoire politique polémique sur le processus électoral, prévu la semaine dernière avant d'être reporté sine die. Mais parmi la population, beaucoup sont préoccupés par leur avenir.
Ses papiers attestant de son statut de soldat démobilisé coincés sous le bras, Léon n'est pas encore très à l'aise sur ses béquilles. Il vient régulièrement s'asseoir ici, près du Quartier du Commerce, sur une barre, exactement là où il posait son "taxi-vélo avant la guerre", raconte-t-il. Il rentrera le soir tombé à Belleville, le quartier musulman où il est né et grandi. "Je m'y sens de moins en moins chez moi maintenant, car je suis chrétien et les gens ne sont plus ce qu'ils étaient."
Nous sommes à Bouaké, en Côté d'Ivoire. Cette ville, jadis symbole du dynamisme multiculturel et marchand du pays, rassemble à elle seule toutes les séquelles d'une guerre civile qui a divisé le pays en deux, de 2002 à 2007. Désabusée, à l'image de ses habitants.
Désillusions post-guerre. En face de ce mutilé démobilisé de guerre, un groupe de fonctionnaires anime un meeting politique en petit comité. Ils dissertent sans doute sur les élections initialement programmées la semaine dernière avant d'être repoussées sine die, pour la énième fois, par le pouvoir.
Ici, les gens soutiennent majoritairement l'un des candidats de l'opposition, le musulman ADO -Alassane Dramane Ouatara. "Moi aussi, mais ca ne nous concerne plus, ces histoires, nous les sans -grades." Depuis le week-end dernier, les médias, les politiques et les associatifs ne cessent de polémiquer sur les reports incessants des élections, mais "la rue s'en fout", se plaignait il y a quelques jours à la radio un responsable de la Convention de la société civile ivoirienne. "Ce n'est pas bon signe, évidemment. Mais cela confirme à quel point le peuple est fatigué."
La crise sociale a précédé le conflit. Au quartier dit du Commerce, ce sont des petits vendeurs ambulants qui occupent son ancienne place. Le jeune handicapé désormais trentenaire observe : "Ca a changé : avant la guerre, le petit commerce était plus intéressant et prometteur. Tous les commerçants du coin ont commencé comme ça. Mais là, ce qu'ils font les petits, ca n'a pas d'avenir. De toute façon, les gens n'achètent plus, tout le monde est pauvre." En réalité, le déclin socio-économique a précédé le conflit armé.
Dès la fin des années 80, l'Etat vieillissant du président Félix Houphouët-Boigny n'investit plus dans les services publics, pressé par les institutions financières internationales, l'instabilité du marché du cacao et les coûts de l'imposante cathédrale de Yamoussoukro. "En 2002, la guerre entre le Nord et le Sud n'a été qu'un exutoire d'une société fortement tendue", commente un responsable de la société civile.
Du jour au lendemain, les petits pousseurs et taxi-vélos deviennent des soldats ; certains montent en grade rapidement.
A la signature des accords de paix, en 2007, c'est avec le retour à la vie civile que Léon découvre l'absurdité de la guerre civile, et le cynisme de l'élite. "On était tous frères au front, pauvres ou riches.". Et, dit-il après quelques secondes de réflexion : "Maintenant que c'est fini, les groto (riche, dans le parler local) ont repris leur place, et nous la nôtre." C'est à dire nulle part, sur les trottoirs des rues de Bouaké."A croire que certains ont continué à mener leur business pendant qu'on était au front."
Difficultés des bailleurs. Les accompagnateurs internationaux des programmes de reconstruction ne sont pas nombreux auprès des populations les plus fragiles. Ambroise Niyonsaba, qui représente l'Union africaine, reconnaît par ailleurs le "manque de moyens, même si l'esprit y est."
Un cadre de l'Union Européenne - l'UE fait partie des bailleurs qui ont promis 271 millions d'euros - reconnaît que "généralement, les fonds disponibles arrivent difficilement à ceux qui ont le plus souffert de la guerre."
A cela s'ajoute le découragement des populations les plus concernées. A la question : "Que voudrais-tu pour t'en sortir?", un habitant me répond: "Quoi? Je n'ai plus beaucoup de choix avec ma seule jambe, aujourd'hui. Avant, je voulais me marier et monter un véritable restaurant. Tout cela est foutu pour moi."
Y croire, coûte que coûte. Son désespoir contraste avec sa farouche envie de se prendre en charge. Au fond de lui, en l'écoutant énumérer ses souhaits, il y croit. "On nous a promis une formation pour mettre en place de petites activités commerciales." Il n'ignore pas que le petit commerce classique, où il "faut se battre avec toutes ses jambes pour trouver sa place", demeure assez hostile pour les handicapés.
A voir l'habileté de ses doigts, des tics et des tactiques développées à force de manier les armes automatiques au front, ce garçon a tout d'un grand bricoleur. Un peu rêveur, il rappelle son souhait de suivre une formation en NTIC -nouvelles technologies de communication : "Réparer les portables, pourquoi pas. J'aimerais même apprendre à travailler avec un ordinateur." En attendant les entrepreneurs et autres investisseurs solidaires, Léon ne regrette qu'une chose : que les mutilés de la guerre ne soient pas assez consultés, lors de la conception des programmes de réinsertion. A bientôt.
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laguepie