Le choc des nouveaux philanthropes

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Plus puissants que jamais, les nouveaux "philanthro - capitalistes" considèrent le don comme un investissement social.

Cet article a initialement été publié en 2011.

La philanthropie connaît dans le monde un essor sans précédents. Il n’y a jamais eu, même en temps de crise financière, autant de milliardaires dans le monde, autant d’inégalités dans la répartition des richesses, autant de médiatisation des défis écologiques et sociaux de la planète.

Tous les éléments sont réunis pour que les individus les plus riches prennent conscience de leur pouvoir, pour ne pas dire de leur devoir, d’agir pour le bien commun. Dans le sillage de Bill Gates, une nouvelle génération de "philanthro-capitalistes", chinois, indiens, moyen-orientaux, mais aussi français s’engage. Quelles sont leurs vraies motivations? La philanthropie est-elle un devoir moral ou une façon d’accroître l’influence des plus riches en leur donnant bonne conscience? En quoi peut-on parler d’une nouvelle philanthropie?

"Considérer la philanthropie comme un investissement n’est pas un paradoxe, mais une question d’efficacité": tel est le leitmotiv des "nouveaux philanthropes". Plus nombreux, plus riches et plus jeunes que ceux du début du XXe siècle, les philanthro-capitalistes d’aujourd’hui sont bien différents de ceux qui ont dessiné le paysage de la philanthropie moderne, héritée en France des Lumières et dans le monde occidental de la Révolution industrielle.

Ce ne sont plus les patrons paternalistes, qui construisaient des écoles, des dispensaires pour leurs ouvriers et leurs familles, alliant ainsi des idées progressistes à un calcul d’efficacité; pas plus que de riches mécènes ou philanthropes qui créent une fondation pour gagner une sorte d'immortalité.

Transmettre un patrimoine immatériel

Ils ont entre 40 et 65 ans, ils ont fait fortune dans la finance, les nouvelles technologies ou l’immobilier, et ils ne sont plus majoritairement des héritiers: alors qu’il y a encore vingt ans les trois quarts des individus les plus riches en France avaient hérité de leur fortune, ils ne sont plus qu’un quart aujourd’hui.

Ils sont d’autant plus décomplexés vis-à-vis de l’argent qu’ils l’ont gagné et ne se sentent pas le devoir de le transmettre intégralement à leurs enfants. Au contraire: la philanthropie est vécue comme un moyen de rassembler ses enfants autour de projets et de valeurs partagées, de transmettre un patrimoine immatériel plutôt que financier.

"Pour nous, la philanthropie est une nouvelle aventure commune, pour continuer, avec nos (quatre) enfants de grandir ensemble", explique François Lemarchand, le président de Nature et Découvertes qui a décidé, avec son épouse, de créer une fondation familiale.

Cependant, la réserve successorale, qui interdit de déshériter ses enfants, est un frein majeur à la constitution de très grandes fondations françaises capables de rivaliser avec celles d’outre-Atlantique. Le pacte de succession future, qui permet depuis 2007, avec l’accord de tous ses héritiers, de renoncer par anticipation à tout ou partie de cette réserve pour en faire profiter une fondation, est à cet égard une révolution!

Un projet philanthropique géré comme un produit

Les nouveaux philanthropes ne parlent plus de charité, mais considèrent le don comme un "investissement social", avec un souci d’efficacité prononcé. Ils veulent, de leur vivant, pouvoir s’impliquer personnellement, et mesurer les effets tangibles de leur philanthropie.

Ils sont donc pressés, tout doit aller vite, comme dans l’entreprise dont ils sont issus. C’est le cas de Frédéric Jousset, créateur de webhelp.fr, qui a décidé de donner à titre personnel un million d’euros pour créer un programme du Louvre dans les prisons."J’ai géré ce projet philanthropique comme le lancement d’un produit", dit-il. Ce qui aurait pu mettre des années à voir le jour, est né en moins d’un an grâce à cette culture de l’entreprise.

Le fer de lance de cette nouvelle philanthropie s’appelle la "venture philanthropie", qui s’inspire directement des méthodes de la finance et en particulier du capital-risque. "Nous sommes les meilleurs pour faire de l’argent, nous allons vous montrer que nous sommes les meilleurs pour faire le bien." Comme le dit Marc Abeles (auteur de l’étude intitulée Les nouveaux riches, un ethnologue dans la Silicon Valley), telle est la devise de ces philanthro-capitalistes qui donnent avec autant d’exigences que s’il s’agissait d’un investissement classique: sélection très pointue des causes aidées, apport de compétences et encadrement des projets, définition d’objectifs précis afin de mesurer l’efficacité du don.

Que les philanthropes cherchent le meilleur retour social sur investissement est d’ailleurs parfaitement légitime: c’est ce qui justifie que l’Etat se prive d’une ressource fiscale importante en considérant que les philanthropes agissent utilement pour l’intérêt général.

Old money contre nouvelle économie

Cette nouvelle philanthropie fait naître des clivages: aux Etats-Unis par exemple, la "old money" croise le fer avec les représentants de la nouvelle économie. Les jeunes loups multimillionnaires de la côte Ouest, issus principalement des classes moyennes, s’opposent aux héritiers philanthropes des grandes familles de la côte Est. La philanthropie traditionnelle est accusée d’être opaque, lente, et très administrative.

En France, les nouveaux philanthropes ont des réserves vis-à-vis de l’Etat. Ils se plaignent des lenteurs administratives pour créer une fondation reconnue d’utilité publique, et regrettent que le Conseil d’Etat n’accepte pas que la famille soit majoritaire au conseil d’administration de sa propre fondation. Des critiques que les nouveaux fonds de dotation font voler en éclats. Ils estiment qu’il y a encore trop de freins idéologiques au développement de la philanthropie: René de la Serre, ancien président du comité d’éthique du Medef, souligne à ce titre qu’en tant que philanthrope, "il est exaspérant de se voir traiter en chasseur de niches fiscales." Or la fiscalité n’est pas la première motivation, loin s’en faut! C’est un facteur d’incitation, de démultiplication, mais elle n’est jamais au cœur de la philanthropie.

Fondation Gates: un budget plus important que l’OMS

La multiplication inédite du nombre de philanthropes, à l’échelle mondiale, dans un contexte d’hyper-concurrence de la recherche de fonds, ouvre un nouveau "marché" du don. Des intermédiaires apparaissent, conseillers en philanthropie, family office, notaires, avocats spécialisés, banques privées qui accompagnent les philanthropes et leur famille dans le choix des projets. Un vrai "choc philanthropique" a déjà commencé dans les pays émergents. La multiplication des milliardaires russes, chinois, indiens et mêmes africains laissent entrevoir de nouveaux territoires pour une philanthropie mondiale.

La question de la gouvernance et du contrôle de la philanthropie se posent plus que jamais, car il s’agit d’autoriser voire d’encourager une forme de diplomatie privée. Quand on sait que la fondation Bill et Melinda Gates gère un budget plus important que l’Organisation Mondiale de la Santé, on peut légitiment s’interroger sur le nouveau pouvoir des très grands philanthropes face à celui des Etats et des organisations internationales.

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Commentaires

Cela me rend triste que les gens craignent de donner aux charités, a cause de la corruption et de l’absorption des fonds. Est-ce que cet argent est vraiment orienté vers les causes les plus importantes et les méthodes qui offrent le soutien le plus élargi ? Peut être que les charités devraient avoir des éléments indépendants qui peuvent contrôler ou les fonds sont envoyés.
beckham england manager

C'est une honte de penser que la seule raison qui anime les fondations de charité est de maximiser les échappatoires fiscaux. Malheureusement, c’est cette attitude cynique qui affecte d’autre attitudes envers les organismes de charite. Je crois que les organismes de charite doivent être prises à leur valeur nominale, où toute aide est appréciée.
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La fondation Gates ne fait que du bon travail. Ce n'est pas parce que la fondation fait de la charité que cela la rend moins digne
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Je tiens à vous remercier pour votre article très bien ficelé. Cela nous permet aussi de réfléchir sur nos investissements au quotidien dans notre vie de citoyen. Merci pour votre analyse. casino en ligne