Eric Chatry, le management appliqué au social

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Passé des multinationales au monde de l’engagement, cet entrepreneur a lancé une association pour l’accès à la téléphonie.

Eric Chatry ne se considère pas comme un "reconverti". Ce dirigeant d'entreprise refuse qu’on le présente comme un businessman soudainement "illuminé" par la grâce de la générosité. Diplômé d’école de commerce (ESSEC), il a pourtant tout du requin du marketing passé au service des autres.

Il reconnaît avoir vécu "un déclic au moment de la quarantaine" alors qu'il était chargé du marketing de la branche champagne au sein du groupe de luxe LVMH. Danone, l’Oréal puis le grand cabinet de conseil McKinsey... Les postes à responsabilité en France comme à l'étranger se succèdent.

Mais après 20 ans de carrière, cet homme marié et père de deux enfants a alors le sentiment d'avoir "autre chose à faire". Sa décision est prise: il quitte l’entreprise en 2008, puis voyage dans le désert algérien.

En revenant à Bois-Colombes (Hauts-de-Seine), l’entrepreneur cherche une activité bénévole. Même s'il se défend d'être catholique, "je suis athée", précise-t-il, il se tourne vers la paroisse locale pour être orienté vers le Secours catholique.

Avec les SDF

Trois fois par semaine, pendant 8 mois, Eric Chatry se rend alors dans un centre d’accueil de jour. Il écoute, conseille, oriente des gens dans la misère et est impressionné de "voir autant de personnes isolées, alors que notre monde est submergé de technologie".

Deux séjours aux Etats-Unis plus tard, il décide d'appliquer, en France, un service de téléphonie pour les exclus du système déjà mis en place Outre-Altantique.

Reconnect voit alors le jour. L'association, créee avec le Groupe SOS (groupe qui regroupe des associations et entreprises du secteur de l'économie sociale et solidaire) et Peuplade (plateforme de proximité) est montée en février 2009 grâce au partenariat avec un opérateur de téléphonie.

Reconnect attribue aux personnes précaires un numéro de téléphone individuel avec répondeur, consultable partout (cabine téléphonique, téléphone fixe ou portable).

Double avantage: le service ne nécessite pas d'adresse fixe et coûte bien moins cher que les autres opérateurs. Depuis 2009, l'entrepreneur ne fait donc plus de "fric pour Bernard Arnault" (patron de LVMH et première fortune de France), mais se consacre bénévolement au développement de son oeuvre.

Pour gagner sa vie, il envisage de partager son temps dans une entreprise multinationale. Pour deux raisons: "je ne suis pas Bill Gates et j’ai une famille", et parce que "les grandes entreprises sont parfois plus puissantes pour le changement social". (Voir son interview ci-dessous)

Misérabilisme

Le service, qui bénéficie à 300 personnes, est pour l’instant testé gratuitement en Ile-de-France. Mais il va s’étendre bientôt à Bordeaux, puis deviendra payant, au prix de 10 euros par trimestre, "pour équilibrer les coûts de l’association", justifie Eric Chatry.
 Pour toucher le public qui a besoin de Reconnect, Eric Chatry s’appuie sur les services sociaux et sur les grands réseaux associatifs.

Mais il faut encore faire connaître l’association. Et là, c’est l’entrepreneur qui parle. "On va utiliser la BD. Moi, les photos misérabilistes ou larmoyantes, ce n’est pas ma culture !"

Modèle hybride

Sa culture, c’est celle de l’entreprise, même si aujourd’hui il estime qu’elle est "malade, car elle n’innove que pour créer de faux besoins aux gens". Conséquence: la cohabitation n’est pas toujours évidente avec les ONG. Avec son jargon anglais, propre au marketing et au conseil, Eric Chatry est "atypique dans le secteur associatif", note son collègue François de Pierrebourg, qui dirige l’équipe de Reconnect au quotidien.

Lui qui a beaucoup travaillé dans le secteur associatif reconnaît qu’il y a parfois un "décalage", avec les acteurs du monde de l'engagement.
 Toutefois, François de Pierrebourg trouve qu’appliquer la méthode managériale à l’association a des avantages en terme d’efficacité. 

Pour Eric Chatry, insuffler une culture d'entreprise dans le secteur caritatif est donc le meilleur moyen d'éviter "les effets pervers du don comme la déresponsabilisation". D'après lui, l'idéal est "un modèle hybride, qui allie ONG et bénévolat de compétences des entreprises". Comme au sein de Reconnect.

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