
"Han-Ayan ? OK, on y va!". Le visage fendu d’un large sourire, le conducteur de habal-habal, les motos taxis des zones montagneuses de l’archipel, laisse à peine le temps au passager de s’installer à l’arrière. "Les Lumads, j’en fais aussi partie. J’ai grandi en ville mais ma mère est lumad. Et j’ai beaucoup d’amis là-haut", explique Lito. Loin, très loin des Philippines urbaines, un parfum de nouveau monde flotte sur la jungle qui enserre une piste en épingle à cheveux. Au sommet, les rares maisons du village d’Han-Ayan laissent apparaître une immense clairière, no man’s land tropical où alternent bâtiments de bois et parcelles cultivées.
Un lycée agricole pour les Lumads
Sous ses airs de camp scout et de kibboutz écolo, Alcadev (Centre d’apprentissage alternatif pour le développement de l’agriculture) est un authentique lycée agricole, destiné à la formation de jeunes Lumads issus des villages dispersés dans la montagne. Parmi eux, la tribu des Manobos est la plus représentée.
Comme souvent aux Philippines et plus encore chez les minorités ethniques, Alcadev est le fruit d’un projet communautaire, conçu par plusieurs tribus de la province de Surigao del Sur réunies en association. Son objectif: renforcer les capacités d’éducation des Lumads, cruellement isolés du réseau scolaire philippin. Elle fournit à Alcadev une ferme de démonstration permettant aux élèves de cultiver sur une dizaine d’hectares maïs, riz, arbres fruitiers, et d’y élever oies, chèvres et cochons.
"Alcadev est la seule école de la région à combiner formation théorique et pratique", souligne sa directrice, Mirafe Magbuana, dite Ping Ping. Rien ne prédisposait cette jeune femme dynamique à devenir leader d’un mouvement en faveur de l’éducation des Lumads. Après des études d’institutrice, elle s’est passionnée pour leur cause en enseignant dans une école fondée par l’Église catholique, active dans la défense des tribus de Mindanao.
Avec l’aide de quelques amis, elle a ensuite formé l’équipe éducative d’Alcadev, aujourd’hui constituée de neuf professeurs dont seuls quelques-uns sont Lumads. "Nous avons créé Alcadev pour répondre à un besoin fondamental du peuple lumad, reprend Ping Ping: montrer, contre les convoitises de tous, qu’ils sont maîtres de leur destin et savent valoriser leur terre".
Otages d’intérêts rivaux
Sa voix vibrante traduit la difficulté de l’enjeu et l’ampleur des "convoitises". Dès les années 50, des compagnies étrangères se sont implantées sur le "domaine ancestral", les terres des Lumads. Bien qu’elle ait largement mis à mal la forêt primitive, l’exploitation du bois a fait vivre des villages entiers, mais la crise asiatique de 1997 a finalement laissé sur le carreau une main-d’œuvre réduite à grossir la population pauvre des villes.
Surtout, en ouvrant aux investisseurs l’exploitation du très riche sous-sol de l’île, la loi minière de 1995 a dopé les ambitions industrielles sur l’or, le charbon, le fer et le nickel. Malgré le vote de la loi du droit des populations indigènes reconnaissant le domaine ancestral, les déplacements des populations lumads habitant sur les zones d’exploitation se sont dès lors multipliés, menés par une armée justifiant son action par la lutte contre les membres de la New People’s Army (NPA).
Groupe paramilitaire issu du parti communiste philippin, la NPA mène une guérilla contre le gouvernement dans tout l’archipel, mais Mindanao, par sa complexité géographique, représente pour elle un terreau privilégié. Elle sait surtout quelle attraction elle peut exercer sur des populations chassées de leur sol et en quête de reconnaissance politique. L’implication réelle ou supposée de Lumads dans ses actions est l’argument brandi par l’armée philippine lors des opérations qu’elle mène sur les concessions minières. "Un simple prétexte", assure un Lumad dont le frère a été employé par l’armée pour lutter contre les NPA.
En décembre encore, la population d’Alcadev a dû fuir devant les avancées de l’armée et vivre pendant un mois dans un gymnase de Diatagon. Le spectre de l’année 2005, où plusieurs Lumads ont perdu la vie dans les mêmes conditions, n’était pas loin. Diane, 16 ans, est marquée jusque dans son nom par cette vie d’exode: "Je suis née sur la route pendant une évacuation du village de mes parents. Ils m’ont appelée Diane [da-yan] pour rappeler dalan, 'chemin' en dialecte manobo".
« Leur espoir est en marche »
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Pour les 117 élèves, étudier à Alcadev est d’abord une façon de garantir la subsistance de leur peuple. Quand ils retournent dans leur village pour les vacances, ils partagent naturellement avec leurs parents les techniques agricoles apprises à l’école. Beaucoup avouent surtout se reconstituer culturellement ici. Ronel, 17 ans, rappelle des souvenirs douloureux: "Avant j’allais à l’école en ville. Dans ma classe on me traitait de singe et d’arriéré, on se moquait des bracelets que je porte comme tous les Manobos. Ici au moins, je vis avec les miens". Mais Alcadev accueille aussi des élèves de Diatagon, un choix visant à favoriser échanges et compréhension mutuelle entre communautés.
Dans la jungle qui entoure l’école, les élèves entraînent les visiteurs à la découverte de leur trésor: des grottes qu’ils ont explorées eux-mêmes "et dont, précisent-ils fièrement, personne ne connaît l’existence". Le soir, ils excellent à animer des veillées ponctuées de sketchs, de chants, de discours et de danses guerrières, une spécialité des Manobos. Vêtus pour l’occasion de leur tenue traditionnelle, ils miment des récits retraçant leurs luttes séculaires contre les envahisseurs de tout poil, dont ils sortent vainqueurs en brandissant le drapeau philippin.
Ping Ping ne cache pas son admiration pour ses protégés: "Ils ont compris que seule l’éducation, pratique et académique, permettra d’assurer leur survie économique, politique et culturelle, et d’être reconnus comme des Philippins à part entière. La lutte pour leur reconnaissance est écrasée par tous les intérêts en jeu à Mindanao, mais comme ils le disent eux-mêmes, leur espoir est maintenant en marche".
* Cet article est paru dans le n° 151 de la revue Enfants du Mékong Magazine
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