Haïti: qui va toucher le pactole?
Après l’émission d’appel aux dons "Hope for Haïti", une première enveloppe de 35 millions de dollars va être répartie entre six ONG.
Jean-Marc Ligny a imaginé pour Youphil nos conditions de vie cent ans après la réussite du sommet de Copenhague.
(Times are changin’)
Ma chère sœur,
Je trouve enfin le temps de t’écrire après l’énorme branle-bas de combat qu’a été la remise en état du village, suite à la coulée de boue. Tu as dû en entendre parler je pense, sur tel ou tel réseau, même perdue là-bas dans le grand Nord, au fin fond de la taïga. J’espère que ta mission de repeuplement avance bien, d’ailleurs, et que les ours que vous avez réintroduits ne t’ont pas encore mangée!
De mon côté, les pluies incessantes depuis un mois ont fait glisser tout un pan de la colline qui surplombe le village. Son reboisement est encore trop récent, les arbres n’ont pu empêcher la coulée de boue de se former. Mais finalement, il n’y a pas eu trop de dégâts: une semaine à patauger dans la gadoue, et on a dû utiliser l’eau de la rivière pour nettoyer… Heureusement, comme tu le sais, le village est classé "zéro rejet": ainsi on n’a pas eu à filtrer l’eau avant de la rendre aux poissons. Et puis on a reçu pas mal d’aide du voisinage, c’est réconfortant.
Tu te souviens? Les grands-parents nous racontaient qu’il y a cinquante ans avait eu lieu la même catastrophe, assortie d’une crue de la rivière en plus. Le village avait été détruit aux trois quarts, et il y avait eu une centaine de morts. Là, notre maison familiale a juste eu les pieds dans l’eau et sent un peu la vase, mais notre bonne vieille pompe géothermique est en train de tout assécher. Ce qui a le plus souffert, ce sont les turbines hydrauliques dans la rivière, qui fournissent l’électricité du village depuis un bon demi-siècle. La boue les a complètement bloquées. Du coup, en attendant qu’elles soient remises en état, chacun se bricole sa petite source d’énergie: une mini-éolienne sur la terrasse, un vieux catalyseur d’hydrogène qu’on remet en route dans la cave, une nouvelle couche de peinture solaire étalée sur les ardoises… On s’échange des piles et des accus comme on s’échangerait des légumes, c’est marrant!
Évidemment, de vieux grincheux ont fait ressurgir ce sempiternel débat sur l’éolienne au sommet de la colline, tu te rappelles, on en parlait déjà aux assemblées citoyennes quand tu vivais encore ici. Et ça ferait une source d’énergie collective de secours, et on aurait plus de puissance, et on pourrait la revendre au voisinage, etc. Qu’est-ce qu’il en aurait à fiche, le voisinage, de notre électricité? Ils produisent déjà la leur. Pourquoi produire trop? Bref, tant que les turbines ne seront pas définitivement mortes – et elles peuvent durer encore un bon siècle, paraît-il –, ce débat ne sera pas clos.
Quoi qu’il en soit, tout revient tranquillement à la normale: on nettoie, on éponge, on nettoie, on éponge… Tu trouveras toutes les vidéos et 3D de la "catastrophe" au bas de ce courrier. On dit la catastrophe, mais finalement on en rigole, car ça retisse des liens dans le village: on s’entraide, on s’échange de l’énergie, on se fait des veillées au sec chez les uns, des barbecues chez les autres, c’est plutôt sympa!
Ce qui est plus préoccupant en revanche, c’est cette pluie qui n’arrête pas depuis un mois. Non seulement la rivière menace de déborder – malgré la réhabilitation des marais, qu’on poursuit chaque année – mais surtout les récoltes risquent d’en pâtir. Bon, on a encore du stock de l’année passée qui avait été excellente, et certaines régions du Sud nous ont déjà proposé de nous envoyer leurs excédents, on ne risque pas de mourir de faim.
C’est plutôt désolant sur un plan moral: comme si ce fichu climat s’ingéniait à détruire, en quelques tempêtes bien costaudes ou un mois de pluies ou trois mois de sécheresse, tout ce travail de fourmi qu’on effectue patiemment, petit bout par petit bout, année après année, pour réparer les incurables conneries de nos ancêtres. Je sais que c’est une bête superstition que de prêter une conscience à la planète, mais j’ai quand même l’impression, quand le temps se détraque ainsi, qu’elle est en train de nous dire: "Ah, vous m’avez bousillée en moins de deux siècles? Eh bien vous allez en chier maintenant. Le calvaire ne fait que commencer, et il sera long!"
Enfin, ne nous plaignons pas trop, ma chère sœur, car Dame Nature nous procure aussi des joies nouvelles: ainsi, comme tu me l’as raconté, quand vous avez lâché le premier couple d’ours dans la taïga, lorsqu’ils se sont peu à peu rendu compte que toute cette immensité était pour eux… Ou quand tu as vu cette famille d’élans au fond d’un bois enneigé… Ou, de mon côté, quand j’ai découvert au printemps dernier des abeilles qui butinaient les fleurs de mon jardin!
Sais-tu que j’ai une ruche maintenant? J’ignore d’où elles sont venues, mais elles restent là et semblent s’y plaire. Maintenant, il faut que je trouve quelqu’un qui sache encore récolter le miel… Et tu te souviens de la première fois où on a entendu des grenouilles dans le marais? On ne savait pas ce que c’était, et c’est Papy Léo qui nous l’a expliqué, lui en avait entendu quand il était gosse… Et on a fini par les voir! Qu’est-ce qu’on a ri de les voir sauter! Enfin, c’est à ces petits détails-là que l’on constate que nos efforts n’ont pas été vains, durant toutes ces années, et qu’il faut continuer, encore et encore, malgré les tempêtes, les coulées de boue, les froids polaires et les canicules écrasantes, les sécheresses et les inondations, continuer coûte que coûte à réparer les incommensurables conneries de nos ancêtres, et passer le flambeau aux générations suivantes, car telle est notre mission en cette vallée de larmes – bien ensoleillée tout de même, et si agréable quand les oiseaux y chantent.
Alors bon courage, ma chère sœur. Chaque arbre planté, chaque ours en liberté, chaque bouche nourrie des dons de la terre est un pas de plus vers le bonheur – même si on l’atteint dans un millier d’années.
Ou jamais.
Je t’embrasse,
Ton frère qui ne t’oublie pas
© Jean-Marc Ligny 2009
C mignon
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