L'indifférence face aux victimes

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Les rapports prévisionnels s’accumulent… Mais depuis vingt ans, rien n’est fait pour se préparer à l’exode forcé de plusieurs millions de personnes, déplacées à cause de la montée des eaux, de l’avancée des déserts ou encore de la salinisation des sols. A Copenhague, les dirigeants vont devoir se pencher sur le sort des "réfugiés climatiques".

Seront-ils 100, 200 millions…voire même un milliard d’ici 2050? Parler des réfugiés climatiques, c’est avant tout faire face à une guerre des chiffres. Experts, scientifiques, politiques, conseillers d’Etat : depuis quelques années, ils se réunissent, discutent… sans rien décider. Une certitude : dans quelques décennies, le monde sera confronté à une « marée humaine » formée par les millions de personnes forcées de quitter leur lieu de vie.

Pour chaque centimètre de hausse du niveau des océans, il y aura un million de déplacés dans le monde, prévoient les spécialistes. Soit 6 millions d’individus condamnés à fuir chaque année à cause du dérèglement climatique, estime L. Craig Johnstone, haut commissaire de l’ONU pour les réfugiés.

Querelle de chercheurs

Difficile d’établir précisément les liens entre la dégradation de l’environnement et les situations vécues. Certains experts refusent même de considérer les victimes de catastrophes naturelles comme des réfugiés climatiques. Patrick Allard, chercheur et conseiller pour le Quai d’Orsay, estime par exemple que les victimes du tsunami survenu en décembre 2006 n’en font pas partie. Mais pour François Gemenne (voir interview), chercheur à l’IDDRI, ces personnes déplacées sont bien des réfugiés, tout comme, d’ailleurs, les victimes du cyclone Katrina.

A l’origine de ces divergences : les situations à la fois complexes et différentes que recouvre le terme « réfugié climatique ». Certaines populations vont être déplacées, comme en Chine, où le désert de Gobi mange peu à peu des terres, progressant jusqu’à Pékin, qui subit chaque année les rafales des tempêtes de sable. Au Bangladesh, la salinisation des sols, due aux inondations, met en péril la survie de la population. D’autres auront les moyens de s’adapter, à l’image de la Norvège, qui envisage de construire des maisons flottantes (lire notre encadré). Enfin, des pays comme Tuvalu vont disparaître, engloutis sous les eaux (lire notre article). Il y a donc urgence.

Face à la « crise globale », aucune action

La catastrophe est annoncée depuis longtemps. En 1985, un rapport des Nations Unies évoque ces victimes des dégradations du climat et pose la question du statut de réfugié environnemental. Mais la communauté internationale a encore du mal à prendre position sur un phénomène «perçu comme venant aggraver les problèmes de ce monde », analyse Patrick Allard.

Jean-Pierre Alaux, chargé d’études au GISTI, organisation de défense des droits des immigrés, s’énerve : « On agira encore trop tard, quand la situation sera devenue intenable. Comme d’habitude, l’Etat va improviser et s’incliner devant la réalité d’une errance qu’on aurait pu traiter plus tôt et dont on s’occupera dans l’urgence. » 

Car la communauté internationale se réveille…doucement. En mars 2008, Javier Solana, haut-commissaire européen aux refugiés, publie un rapport dans lequel il précise la manière dont les pays riches devraient se préparer à l’arrivée de ces réfugiés climatiques. Une philosophie plus « protectionniste que protectrice » déplore Jean-Pierre Alaux. Et pour cause : les Etats, déjà frileux à l’idée d’accueillir des réfugiés politiques, voient d’un mauvais œil l’arrivée de ces victimes du climat. A l’image de la France qui, malgré l’urgence, n’ a pris aucune position sur la question.

Pour la députée belge Juliette Boulet, c’est donc la communauté internationale qui doit agir face à ce qu’elle qualifie de « crise globale », définie comme « une crise climatique, mais aussi énergique et alimentaire ». Pour « passer de la parole aux actes », cette écologiste plaide notamment pour la désignation d’un représentant spécial aux Nations Unies. Mais pour l’instant, aucun cadre juridique, aucune loi internationale ne définit le statut des réfugiés climatiques. « C’est au bon vouloir de chacun », soupire François Gemenne (voir interview vidéo ci-dessous).

Un statut  juridique, première étape vers la reconnaissance

Certains envisagent d’étendre aux réfugiés climatiques les droits définis par la convention de Genève de 1951 sur les réfugiés et apatrides. Trop risqué, pour Pierre Henry, directeur général de France Terre d’Asile : « Si on remet ce texte en négociation, les Etats pourraient alors être tentés de lui donner un sens restrictif, moins protecteur ».

Bettina Laville, conseillère d’Etat spécialiste de l’environnement, est favorable à ce statut, qui constitue une première étape vers la reconnaissance.

 

Pourtant, les Etats restent réticents à l’idée d’accorder ce droit. Les problèmes climatiques, politiques ou économiques étant souvent mêlés, les populations à qui ils refuseront le statut de réfugié politique pourraient alors percer la forteresse Europe en obtenant celui de réfugié climatique. Une gestion des frontières sécuritaire, une réticence à accueillir les futurs réfugiés…

Autant de craintes injustifiées pour Patrick Allard. « Il est faux de croire que seuls les Etats du Nord seront soumis à un déferlement de réfugiés. En réalité, les principaux états d’accueil seront les Etats du Sud, à proximité des zones géographiques touchées par les bouleversements climatiques. » Des Etats périphériques qui risquent, au final, d’accueillir les populations déplacées dans l’urgence et sans préparation. Pour les aider, Bettina Laville préconise la création de forces spéciales gouvernementales, sortes de « casques verts ».

Un fonds… sans argent

Au vu de la lenteur des négociations internationales sur la création d’un statut, des humanitaires plaident, à l’image de WWF, pour la création d’un fonds international destiné à indemniser les victimes du réchauffement de la planète. 

Si les Etats rechignent à mettre la main au portefeuille, ils pourraient payer bien plus cher les conséquences de leur inaction. En effet, le dérèglement du climat risque de générer de nouveaux conflits, pour l’accès à l’eau notamment. Ce qui ajouterait à la détresse des réfugiés climatiques le traumatisme des guerres dans lesquelles les Etats occidentaux seraient obligés, au final, d’intervenir.

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