
La réconciliation d’un quartier colombien par le microcrédit
Dans un quartier defavorisé de Bogotá, rencontre avec une association franco-colombienne qui aide démobilisés et déplacés à se reinsérer par le microcrédit.
"Personne ne m’avait jamais fait confiance avant, aucune banque ne m’ouvrait ses portes", se souvient Nelson Viña González, 43 ans dont 11 dans la guérilla. Aujourd'hui, grâce à Projeter sans frontières (PSF), il a ouvert son propre garage au moyen de deux microcrédits de 3,6 millions de pesos (1287 euros) sur deux ans et demie.
Cet habitant du quartier defavorisé de Santa Rosa n’avait pas vraiment le "bon profil" pour obtenir les faveurs des banques colombiennes. Avec son statut d’ancien guérillero ELN (deuxième groupe rebelle après les Farc) gravé à vie sur ses papiers et son CV, il ne parvenait pas à obtenir la somme nécessaire pour lancer son activité. En revanche, il répondait aux critères retenus par l’association franco-colombienne Projeter sans frontières, à savoir la vulnérabilité économique et politique.
Une mixité sociale unique
L’idée de Luis Salamanca, son jeune fondateur colombien formé en France: participer à la réconciliation nationale en apportant une aide économique aux démobilisés et déplacés, souvent chômeurs et sous-formés. Il choisit pour lancer la phase pilote de son projet le quartier de Santa Rosa, au Sud de Bogotá, pour sa mixité unique.
Construit à flanc de montagne à la fin des années 1980, le quartier est occupé depuis 2004 par une centaine de familles d’anciens paramilitaires ou ex-guérilleros, ainsi que les déplacés ayant fui la guerre civile. Les ennemis d’hier doivent aujourd´hui cohabiter, parfois même travailler ensemble.
Projeter sans frontières offre à ces "parias" de la société une nouvelle chance. D'abord par une formation commerciale, dispensée par le SENA (institution publique en charge de formations continues gratuites ou à prix modéré). Ainsi, Diana Mery, habitante du quartier depuis 13 ans, ne connaissait rien aux ordinateurs ni à la gestion d'une entreprise. Pour augmenter ses revenus d’ouvrière, elle voulait ouvrir un point d’accès internet dans le rez-de-chaussée de sa maison. Aujourd’hui elle tient un véritable cyber-café. Son salaire a été multiplié par deux, pour atteindre 700 000 pesos (241 euros).
En 80 heures de formation, elle a appris la comptabilité, mais aussi "à attirer la clientèle par des promotions, à investir au bon moment". Des notions basiques mais qui manquaient à la plupart des bénéficiaires de PSF, comme nous l’explique Milena, la professeure qui dispense actuellement des cours d’informatique aux habitants du quartier.
Si aujourd’hui le cours d’informatique est plein, c'est au prix de beaucoup d'efforts de Rafael, le coordinateur de l’association. Avant chaque cours, il fait le tour des maisons pour rappeler aux "élèves" que leur présence est indispensable. "Beaucoup n'ont pas envie d'apprendre, ils ne comprennent pas l’utilité de l’éducation. Ils ont entendu dire que PSF finançait des entreprises et ils se sont dit: moi aussi je veux de l’argent", décrypte-t-il.
Un ancien employé devenu employeur
Parmi les "élèves modèles" de l'association, on trouve Washington Biojo, menuisier de 36 ans, déplacé de la côte Pacifique. Ancien employé, il embauche aujourd'hui deux travailleurs dans son atelier de fabrication de meubles. Avec un crédit de seulement 1,6 million de pesos (572 euros) à rembourser sur un an, il gagne aujourd’hui 2 millions par mois. Son affaire fonctionne si bien qu’il envisage d’embaucher un autre menuisier.
Comme tous les bénéficiaires de l'association, Washington a dû convaincre l’équipe de PSF mais aussi Mi Banca, l’ONG qui co-gère le portefeuille de micro-crédits de Projeter sans frontières, de la viabilité de son projet. Dirigée par un banquier à la retraite, Mi Banca applique des critères stricts aux candidats au micro-crédit: "Comme ce sont des gens qui n'ont aucune garantie, souvent même pas de compte en banque, nous regardons, bien sûr, les revenus que rapporte leur entreprise, mais aussi leur personnalité, leur motivation et leur expérience", explique Luis Hernando Roa, le directeur de Mi Banca.
En un an, PSF a accordé 17 micro-crédits sur les 30 projets présentés. 98% des bénéficiaires sont à jour dans leurs remboursements. Les prêts n'excèdent jamais les 4 millions de pesos (environ 350 euros), à un taux d’intérêt de 2%.
Des projets "coups de coeur"
En principe, l’un des critères essentiels pour l’obtention d’un micro-crédit est l’existence préalable d’une entreprise, mais Hernando l’avoue, les "coups de coeur" et les exceptions existent. Comme pour Julia, deplacée qui n’avait pas de commerce mais vendait sa cuisine au porte-à-porte avant de connaître PSF et d'ouvrir son propre restaurant.
Julia Vivas a ouvert un restaurant grâce au micro-crédit
envoyé par Youphil. - Evadez-vous en vidéo.
L’association cherche également à renforcer les liens communautaires à Santa Rosa. En s’appuyant sur le comité de quartier, elle organise des évènements destinés à réunir tous les habitants, comme des soupes communautaires ou un lancer de 1000 cerf-volants pour la paix. Pourtant l’association peine à asseoir sa visibilité, car la présidente du comité de quartier, Doña Rosa, ex-guérillera, ne laisse personne lui voler la vedette...
Luis Hernando, de Mi Banca, décrypte ce phénomène: "Elle veut que tous les habitants pensent que les dîners de Noël, les jeux pour les enfants, les ateliers pour les femmes, etc., viennent d’elle. C’est une lutte pour le pouvoir". Si PSF veut continuer à agir dans le quartier, elle ne peut ouvertement critiquer ou contredire Doña Rosa.
Malgré cette contrainte, PSF tente de se faire connaître auprès de tous. La phase pilote étant terminée, son objectif est à présent d’accorder 200 micro-crédits à des habitants des quartiers sud de Bogotá.
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laguepie