
Que font les sans-abri l'été?
Reportage dans un centre d’accueil de jour Emmaüs, à Paris.
L'hiver, il y a le Plan grand froid, le concert des Enfoirés, la trêve hivernale. Et l'été? Les permanences d'accueil se ferment, les assistants sociaux prennent leurs vacances. "Pourtant, les SDF se fichent du temps qu’il fait. Pour eux, c'est toujours la même galère", lâche Laye, un sans-abri de 37 ans.
Nous sommes près de Châtelet, un soir d’été. Il est 19h. Mini short et maxi lunettes, des touristes finissent de dépenser leur argent dans les magasins de la rue de Rivoli.
Laye a un look branché, lui aussi. Casquette Kangol, chemise cintrée noire. On dirait presque un bobo parisien venu promener son chien. En fait, il attend, comme une cinquantaine d’autres sans-abri, le repas distribué comme chaque soir dans un des plus grands centres d’accueil de jour d’Ile-de-France. Les sans-abri viennent s'y reposer et manger, mais n'y dorment pas.
Moins de SDF dans le centre, moins de personnel d'accueil aussi
Ce centre Emmaüs est l'un des rares à rester ouvert l'été. Il accueille entre 100 et 150 personnes en moyenne par jour, contre 300 en hiver. Une petite partie des 21 membres du personnel est en vacances.
A l’intérieur, une trentaine de personnes regardent, en silence, la télévision. Un quinquagénaire en costume a posé sa malette sur ses genoux. Un peu plus loin est assis un jeune homme à peine sorti de l'adolescence, baggy large et baskets aux pieds. Le mélange des générations pourrait presque donner l'impression d'une soirée normale, après le travail. Le côté coquet du salon familial en moins. Et l'air âpre, l'ambiance de lieu de passage en plus.
"L’été, c’est bien, il y a moins de monde", glisse Jawad*, lunettes de soleil sur le nez. Dans le fond de la salle, une femme un peu ronde, chapeau de paille sur la tête, est affalée sur une table. Son voisin, jean troué et cheveux en broussaille, roupille aussi depuis un bon moment. Autour d'eux, les chaises sont vides.
"Les nuits passent plus vite qu'en hiver"
C’est l’heure de manger. Des dizaines de personnes s’entassent derrière un comptoir étiqueté "Cafeteria", où deux membres d’Emmaüs s’activent pour leur distribuer les tickets d'entrée. Chaque repas coûte un euro. Tout le monde doit payer.
Dans la salle de cantine, personne ne parle. Venir ici, pour beaucoup, reste une épreuve, l'aveu d'un échec. On mange, puis on s'en va. Sans-abri ou pas, les personnes semblent ne rien avoir en commun.
Exemple autour de l'une des tables. Il y a Ruby, un Salvadorien de 41 ans, arrivé en France quelques jours auparavant (lire notre portrait ici). Et puis Driss, 28 ans, dans la rue "car il a perdu confiance". Il ne pouvait plus payer son loyer de 250 euros par mois à cause des médicaments, des problèmes "dans la tête". Lui dit préférer l’été, "car la nuit passe plus vite que l’hiver".
Face à lui, un homme visiblement éméché. Edenté, le teint rouge, les vêtements en haillons, il ne cesse d'éructer des mots incohérents.
A droite, Turbo, "dans la rue depuis dix ans". "L’hiver, un SDF qui meurt de froid, c’est grave. Mais l’été, c’est moins grave", assène-t-il, sa fourchette à la main, avant de replonger le nez dans ses pâtes.
Randonnées, cinéma... et vendanges
Arrive Roberto, mèche en pointe et boucles d’oreilles. A 25 ans, il rêve de faire carrière "dans la salsa". Franco-Salvadorien, il est venu rejoindre son père, un Français, il y a sept ans. Les retrouvailles familiales n’ont pas été idylliques. Depuis, il dort dans la rue. "En fait, il ne me manquait rien, là-bas, au Salvador, songe-t-il, pensif. Et puis je suis venu ici." Il trouve que l’été, "les gens ont un peu plus le sourire". Mais il ne bougera pas de Paris, contrairement à d’autres SDF qui en profitent pour migrer vers le sud, pour faire les vendanges fin août. Il est presque 21 heures, la salle de cantine se vide.
La directrice, Odile Boudeau, le reconnaît: l'été, les services d'accueil aux plus démunis sont un peu "en stand by", même si la saison présente d'autres difficultés pour les sans-abri, comme le risque de déshydratation.
"Mais nous en profitons pour développer d’autres activités, comme le cinéma, la randonnée. C'est une période particulière, durant laquelle on peut les aider à découvrir des choses qu’ils n’ont pas l’habitude de vivre." Comme pour se donner l'illusion, le temps d'une saison, d'échapper à la jungle urbaine.
*Son prénom a été modifié.
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Un beau témoignage sur Amma
Isabelle