
Une commission médias et diversité, pour quoi faire?
Premier article d'une série sur les rapports entre médias et diversité. Pour comprendre les enjeux, interview de Yazid Sabeg, commissaire à la Diversité.
Période décisive pour Yazid Sabeg, Haut-Commissaire à la Diversité et à l'Egalité des chances. Les rapports des deux Commissions lancées par ses soins en 2009, l'une sur la mesure de la diversité, l'autre sur la diversité dans les médias, sont sur le point d'être publiés. En attendant la parution de leurs recommandations, interview de leur instigateur.
Pourquoi ces deux commissions?
Ces deux concertations sont indépendantes. Même si la question de la mesure est transversale et s’applique aussi dans le domaine des médias. Nous avons besoin d’un outil de mesure de la diversité pour nous aider à reconnaître le fait minoritaire, mieux observer les situations d’inégalités et toutes les discriminations, de sexe, d’origine, de domicile, notamment les discriminations indirectes. C’est une avancée symbolique, politique et juridique fondamentale pour sortir de la situation de déni.
Les médias ont un rôle spécifique à jouer. Ils sont prescripteurs de l’opinion et façonnent les imaginaires. Ils ont un devoir d’exemplarité, ils sont un outil de transformation sociale. Ils traversent aussi une crise de représentation. Je crois que les médias sont un secteur stratégique pour la diversité, qui peut lancer une dynamique positive dans les autres secteurs. L’enjeu c’est de montrer qu’en adoptant quelques mesures simples, la diversité peut avancer.
Qu’attendez-vous précisément des conclusions?
J’attends des propositions très concrètes: comment faire, comment mesurer. Il faut montrer clairement par l’exemple que la promotion de la diversité ne s’oppose en rien au principe d’égalité, elle en est même le prolongement naturel.
Etait-ce judicieux de commencer votre mission par un sujet aussi polémique que les statistiques?
C’est un sujet sur lequel le consensus est assez large. Pour combattre les discriminations, il faut pouvoir les mesurer. La seule question porte sur le comment. J’ai demandé à des personnalités qui maîtrisent ces sujets de réfléchir et de faire des propositions. Certains cherchent la polémique, je ne suis pas impressionné. Le président de la République non plus.
Notre démarche, c’est de parler à tout le monde, n’exclure aucun avis, ne pas fractionner la société française. Notre action est conforme à tous les textes en vigueur. Je n’essentialise pas cette question: la mesure est nécessaire pour observer une situation, elle ne sera pas suffisante pour la corriger.
Le rapport Héran sur la mesure sort très bientôt, en plein débat sur l’identité nationale. Est-ce le bon moment?
Ce n'est jamais le bon moment. Vous trouverez toujours des détracteurs, des polémiques artificielles... C’est normal. Réaliser l’égalité au sein d’une population diverse est un enjeu démocratique capital, qui doit s’affranchir des aléas de l’actualité. Dans le débat public, certains subodorent des discriminations sans preuve tangible, d’autres ne veulent pas les voir. Il est temps d’avancer avec autre chose que des impressions.
Que sera le devenir de ce rapport? Vous fixez un délai pour agir?
Nous attendons que ce rapport soit remis. Ensuite, la mise en œuvre doit être très rapide, car les résultats ne seront pas immédiats. C’est une action de long terme, et les conservatismes sont nombreux. Mais cela ne nous empêchera pas d’agir.
Pour la commission Médias et Diversité?
La remise du rapport est prévue d'ici le printemps. Les travaux sont en cours et abordent toutes les questions sans tabous, par exemple un sujet capital comme celui de la transparence dans le recrutement des chaînes de télévision ou les achats de programmes.
Comment passer de l'intention à la pratique? Faut-il des obligations, des lois? Ou rester sur l'incitatif?
L’aspect financier est un bon levier de changement. Par exemple, conditionner l’aide publique à la mise en œuvre de politiques de diversité est un argument très fort. Je suis surpris d’une chose: il y a beaucoup d’aides publiques à la presse écrite mais aucune n’est conditionnée à des objectifs de diversité.
Mais comment concilier l’exigence de liberté éditoriale et le conditionnement?
Je ne vois pas en quoi cela peut être une contrainte à la liberté éditoriale de respecter la diversité! C’est une confusion mentale de chercher à opposer diversité et liberté éditoriale, diversité et compétence, diversité ou mérite. Ce n’est pas parce que le Figaro ou Libération reçoivent des financements de l’Etat que leurs lignes ont changé. Par contre, on peut être d’autant plus vigilant sur leur respect des lois anti-discriminations.
En l’absence de loi, comment faire, par exemple, pour inclure l’exigence de diversité dans les cahiers de charges du CSA?
Une directive, une instruction écrite ou une modification éventuelle des statuts suffisent. La renégociation de la convention publique des chaînes publiques est en cours, la question sera abordée. Ce sera sans doute dans les propositions du rapport. Nous ne sommes pas dans une logique d’obligation et d’injonction, mais de collaboration sur la base d’outils concrets et de bonnes pratiques.
L’objectif des 30% de boursiers dans les grandes écoles est valable pour les écoles de journalisme?
Cet objectif est valable pour tout monde. Nous allons rencontrer les écoles de journalisme dans ce sens. Daniel Deloit, directeur de l’ESJ Lille, est membre de la commission Médias et particulièrement mobilisé sur le sujet.
Au-delà, qu’est-ce que vous pouvez faire comme action concrète pour l’accès à la formation?
Les actions commencent dès le primaire, avec un accompagnement beaucoup plus fort des élèves pour les amener au plus haut niveau. C’est ce que faisaient les "hussards noirs" de la troisième République. Au niveau des écoles, le partenariat de l’ESJ Lille avec le Bondy Blog est un exemple à développer. Il faut intégrer les écoles de journalisme dans le travail avec la conférence des grandes écoles: elles se sont engagées à élargir le système de soutien scolaire des "cordées de la réussite". Beaucoup d’entre elles sont sous la tutelle de l’Etat: il doit faire valoir son pouvoir d’injonction. Concernant le recrutement, il faut aller chercher le talent au-delà des matières académiques traditionnelles qui offrent une vision étroite de l’excellence. J’ai préconisé une mission d’inspection sur le caractère socialement discriminant des épreuves des concours. Cette mission va être lancée.
Un fonds Médias Diversité à l’image de celui du CNC?
Ce fonds fonctionne bien. Mais il faut mieux définir sa finalité et les critères d’attribution. Ma conviction est que la diversité doit être prise en compte dans tous les appels à projets, quel que soit le fonds.
>>> Retrouvez le dossier exclusif "Monde des médias, ouvre-toi", sur Respectmag.com <<<
- Inicie sesión o regístrese para enviar comentarios













Un beau témoignage sur Amma
Isabelle