Birikhty travaille pour la Red Cross Society en Afrique de l'Est, et sa fille est hôtesse de l'air chez Ethiopian Airlines. La mère sait donc de quoi elle parle, à chaque moment de crise, lorsqu'elle pointe les défaillances d'organisation des secours, d'accompagnement des familles des victimes. « Même lorsqu'il s'agit d'assister psychologiquement des gens, il n'y a rien. Rien! », déplore-t-elle.
Même l'information manque... L'avion d'Ethiopian Airlines qui s'est écrasé en mer lundi dernier transportait 90 personnes, dont beaucoup d'éthiopiens, des petits travailleurs au Liban. A Bole International Airport (Addis-Abeba), « même pour l'information de base, il est quasi-impossible de l'acquérir pour les familles sans grands moyens... Imaginez ce qui se passe en cas de grave crise humanitaire par exemple ». Birikhty sait de quoi elle parle. Des cris des sinistrés, des secours qui n'arriveront que trop tard. Son engagement date de la grande famine de Korem, au nord de l’Éthiopie. C’était il y a 25 ans.
Ce genre de situations rappelle un phénomène plus général en Afrique : notre continent ne dispose que de très peu de capacités pour faire face aux catastrophes naturelles, accidentelles ou humanitaires. Ca, on le savait. Ce qui émerge, aujourd'hui, « de plus en plus d'acteurs sociaux admettent que beaucoup de grands drames sont amplifiés par les manquements sociaux, et qu'on ne peut plus s'en remettre à la fatalité », souligne l'éthiopien Aberra, chômeur (bien que spécialisé en prévention des crises humanitaires, ndlr), et se déclare convaincu « que nous pouvons aujourd'hui les prévenir, les atténuer, et même les vaincre, à condition de capitaliser les technologies et les savoirs-faire désormais accessibles ».
La fatalité n'est pas la seule en cause. Le séisme en Haïti a sécoué l'Afrique. Un onde de choc qui réveille les esprits, qui rappelle aussi le dénuement dans lequel on se retrouve, même face à des drames d'ampleur limitée. Les catastrophes de ces dernières années ont d'abord montré une défaillance politique extrême. Des tremblements de terre, des inondations aux drames divers (le naufrage du Joola au Sénégal, en 2002, et ses 1.953 victimes), sans oublier les conséquences humanitaires des multiples conflits, les maladies, .... A chaque fois les victimes se retrouvent seules; beaucoup mourront en attendant les secours internationaux...
Si rien ne peut arrêter les catastrophes, on ne peut plus nier que des moyens existent pour les surmonter, ou du moins les vivre avec le moins de dégâts possibles . Certes, il paraît inenvisageable, pour un pays pauvre, de construire des cités populaires à la japonaise selon les normes anti-sismiques dernier cri. Par contre, on sait que parquer des millions d'habitants dans des bidonvilles au-dessus d'une faille tectonique à haut risques...constitue une criante irresponsabilité politique. Depuis des années, on ferme les yeux quand les conditions sociales laissent les pauvres s'exposer à des graves risques naturels ou sociaux. Dans pareil cas, faut-il comprendre qu'il n'y a pas que la fatalité en cause!
Agir en amont et en aval des crises. Répondant à Chemk'africa, Jeanne Marie Penda est une conseillère en projets associatifs en Tanzanie (et professeur à l'Université de Dar-es-Salaam) qui se demande pourquoi les grands acteurs sociaux en Afrique (Etats, entreprises, bailleurs, ONG) accordent peu d'importance au développement des dispositifs de proximité, durables et culturellement ancrés dans les réalités locales. « L'enjeu, dit-elle, ce n'est pas seulement de venir secourir après les catastrophes. Il faut prévenir en permanence, sensibiliser la société et appuyer un élan politique local en faveur des cadres de protection civile ».
Un ancien journaliste, collaborateur des Nations Unies à Nairobi, porte lui aussi un regard critique sur certaines pratiques chez nombre d'organisations non-gouvernementales spécialisées dans l'urgence. D'après lui, beaucoup d'entreprises humanitaires interviennent sur les terrains des catastrophes et repartent immédiatement après. Peu d'entre elles laissent leur savoir-faire aux locaux une fois parties. «Les ONG devraient savoir agir à la fois lors des crises, mais aussi en amont et en aval. Entre deux catastrophes, elles devraient effectuer des formations et des plaidoyers pour appuyer des dispositifs locaux durables ».
Créer des corps de combattants humanitaires. Des pistes commencent à émerger, tellement les enjeux semblent cruciaux. Il y a d'abord la classique invitation aux africains de puiser dans leurs « traditionnelles pratiques de solidarité », un appel promu par de plus en plus d'organisations. « Le problème, constate l'anthropologue congolais Richard Mbwenga, lors de la rencontre entre les modes solidaires anciens et les contraintes de la vie moderne, le choc a été fatal pour les premiers. Les gens sont obnubilés par la réussite individuelle et ne s'investissent bénévolement que dans une communauté familiale plus restreinte. Avant pourtant, au Congo par exemple, l'entraide était même l'une des rares occasions de célébrer l'union inter-communautaire ».
Plus concrètement, M. Mbwenga propose de faire appel à ces nombreux démobilisés de guerre pour les transformer en corps de réservistes de l'assistance civile. Ou encore, avance-t-il : « Des petits villages aux grandes villes, de plus en plus d'individus et des groupes consacrent une grande partie de leur temps aux églises. Pourquoi ne pas essayer de canaliser cette effervescence en quelque chose de plus pragmatique?».
L'exemple des volontaires locaux Croix Rouge. La piste la plus fiable pourrait s'inspirer des Croix Rouge et Croissant Rouge (IFRC) et ses comités nationaux (voir la vidéo), sans doute le plus important réseau durablement implanté dans le paysage local (53 fédérations nationales). Il faut impérativement lire et relire l'excellent petit rapport « Faim, catastrophes, espoir : repenser l’action humanitaire en Afrique » (novembre 2009). Ce document résume les leçons tirées de la plus ancienne expérience humanitaire sur le continent.
Sans occulter les difficultés, un des responsables internationaux de l'IFRC, Bekele Geleta (d'origine africaine), vantait en 2008 les forces de l'union et de l'engagement local. « En unissant nos forces, disait-il, nous sommes aujourd’hui en mesure de réduire la vulnérabilité et d’accomplir des avancées majeures face aux défis qui pèsent sur ce continent (...) Il ne s'agit pas de simples déclarations d’intention – nos volontaires y contribuent déjà jour après jour dans chaque ville et chaque village du continent –, mais nous devons faire beaucoup plus encore et montrer ainsi que nous croyons en l’Afrique ».
Un grand témoin, pour finir. Pierre Pradier (1933-2003) était un homme d'une rare clairvoyance dans son domaine. Acteur majeur du déploiement des plus grands dispositifs d'assistance humanitaire en France (Médecins Sans Frontières, Médecins du Monde, Samu...), il a été aussi aux premiers rangs dans le sauvetage des Grands Lacs africains, au milieu des années 90.
Un jour, il était avec notre équipe sur les lieux d'un accident lors duquel une voiture de journalistes venait de faucher des paysans, dans une zone sinistrée à la frontière entre le Burundi et le Congo. Tous les moyens de secours focalisaient sur les reporters et leurs quelques égratignures, tandis que les pauvres cyclistes agonisaient seuls dix mètres plus loin. Il fut scandalisé, et dut intervenir vigoureusement, exiger à ce que l'assistance fût équitablement répartie... Il me parlera longtemps de cette injustice, et plus tard, m'expliquera combien la culture humanitaire était intimement liée à celle de la justice. Que par ailleurs beaucoup parmi les nécessiteux meurent de défaillances sociales, et non de fatalité naturelle... A bientôt.










Je suis dans l'armée, 25 ans,
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