Comme les autres jeunes femmes de Pikine, la plus pauvre des banlieues de Dakar au Sénégal, une Italienne se lève tôt le matin, remplit sa bassine d'eau pour prendre sa douche, et en allant acheter son pain chez le boutiquier d'en face, ruse avec moustiques et autres bestioles qui se nourrissent des eaux pourries.
Les rues sont inondées en permanence dans cette région. Celle qu'on appelle "la blanche de Pikine" témoigne : "Il s'agit d'un grave problème ici. Chaque année les gens doivent faire face à ça. La situation est tragique: Pikine et les banlieues sont devenues des marres gigantesques d'eau puante et pourrie, avec toutes les maladies que cela implique."
"Depuis quelques années, l'Etat regarde et promet, comme toujours, mais ne fait rien. Alors, les habitants se mobilisent pour trouver des solutions par eux -mêmes. Les artistes, comme Matador, un ami rappeur avec lequel on travaille sur un projet social basé sur la culture urbaine, fait des sons et des concerts pour sensibiliser la population et les bailleurs".
"La blanche de Pikine" s'appelle Chiara Barison. Jeune chercheuse en politiques transfontalières, elle s'intéresse particulièrement aux migrations et aux initiatives locales de développement. "J'ai choisi d'être au plus près des communautés avec lesquelles je travaille", explique-t-elle. Depuis sa famille d'accueil, elle observe, participe à la vie locale, s'imprègne du vécu quotidien du quartier.
En réflexion ou en action, dans ses projets, elle défend toujours cette nécessité de joindre le local et le global; car pour elle, tout est lié, interdépendant : "il faut suivre des itinéraires,des parcours de plus en plus transnationaux".
A titre exemple, pour comprendre la question des migrations en Europe, dans le but de donner aux intervenants sociaux des clés d'action en Afrique ou en Europe: "J'ai décidé de vivre dans cette famille de Pikine Nord d'où sont originaires trois enfants vivant dans le Nord d'Italie".
Sévère mais juste
De cet engagement à la fois scientifique et social vient de naître un livre, Lettre du Sénégal (2009, éd. Altromondo Editore). La jeune Européenne y défend naturellement un regard décentré et compréhensif sur la question des migrations internationales, comme, de façon générale sur les problèmes des populations pauvres.
En attendant une version française du livre -aujourd'hui, il n'est disponible qu'en italien- elle multiplie les supports pour sensibiliser l'opinion: "Je viens de tourner deux reportages, le premier sur la thématique migratoire vu par les jeunes des banlieues qui n'ont pas réussi à immigrer."
"L'autre parle par exemple de celles qu'on appelle les invisibles, ces femmes mariées à des modou modou (émigrés sénégalais), qui souvent doivent partager leurs maris partis avec des épouses européennes...".
Il ne faut surtout pas chercher de l'afro-pessimisme, ni du misérabilisme chez Chiara Barison, même si on perçoit, lorsqu'elle exprime ses convictions, un tantinet de sévérité envers "ceux qui passent leur temps à attendre que les autres viennent construire la ville à leur place".
Economie solidaire
Ou encore, selon elle, chez ceux qui n'investissent que dans les apparences sociales et dans les projets improductifs comme les mariages et les baptêmes... "Je crois que les Sénégalais sont les premiers à pouvoir s'aider, améliorer leurs conditions de vie. Mais il y a un problème de mentalités."
"Par contre, de plus en plus de jeunes commencent à comprendre qu'il faut s'engager, qu'il faut par ailleurs investir dans des activités productives. Je crois beaucoup aux opportunités de l'économie sociale".
Une constatation simple qui fonde pourtant une conviction que la jeune chercheuse promeut farouchement: "Le microcrédit, les petits dons et projets issus de la coopération décentralisée... peuvent faire beaucoup de choses ici à Pikine". La jeune Italienne expérimente le principe dans le secteur de la culture urbaine. Depuis 5 ans, son projet Africulturban avec le centre Buntu Pikine travaille sur le concept d'engagement social à partir de la pratique du hip hop.
"Une petite entreprise qui donne du travail à plus de 30 personnes et on peut compter 600 membres...", précise-t-elle, non sans fierté. A bientôt.
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Vivre avec l'autre
Marc