En ces temps de mobilisation mondiale contre la grippe A, un rapport alarmant vient d'être publié par l'ONG Médecins Sans Frontières (en pdf) dénonçant cette fois-ci la réduction des financements internationaux en faveur de la lutte contre la pandémie de sida. L'un est-il lié à l'autre? Le rapport ne le dit pas. Mais l'ONG s'inquiète justement de voir les avancées des dernières années en matière de traitement contre le VIH remises en questions et donc les possibilités de survie de nombre de patients dans les pays les plus défavorisés décliner.
Elle relaye par là même les inquiétudes d'autres organisations internationales comme l'ONUSIDA qui constate depuis quelques mois déjà, à la suite de la crise économique internationale, une incertitude croissante sur les contributions financières internationales qui seront disponibles dans l'avenir.
C'est dans ce contexte que me sont revenues en mémoire des récits de patients recueillis il y a de cela deux ans au cours d'une visite d'un programme de soins au Kenya, dans la région de Homabay. Car s'il s'agit de parler de ce qui a changé ces dernières années, et de ce qu'il faut préserver dans l'avenir, c'est vraiment du côté des malades qu’il nous faut regarder. Ce sont bien eux qui parlent le mieux de ce que leur apporte les soins prodigués avec l'aide des ONG et des organisations internationales, en particulier au Kenya, dans une région durement frappée par la pandémie de sida, avec près de 30% de prévalence de la maladie au sein de la population.
Du témoignage le plus optimiste…
Le récit le plus optimiste et aussi le plus réaliste est celui de cet homme d’une quarantaine d’année, rencontré dans un dispensaire rural où une équipe soignante kenyane suivait principalement – et de manière décentralisée – les patients dits stables, mais aussi d’autres cas plus lourds qui ne peuvent se déplacer en raison de leur état de santé.
"J’ai commencé mon traitement ARV (NDLR : traitement antirétroviral) en 2001, il y a 5 ans. Je vais bien et ne souffre pas de complications majeures. Je prends quotidiennement mes médicaments, c’est devenu un automatisme." Il semblait en bonne santé. "Récemment, j’ai été malade et ai dû être mis sous antibiotiques. Mais ça va mieux." Il poursuit: "Mes visites de suivi à la clinique sont planifiées, hors urgence, tous les trois mois maintenant, et je n’en ai pas manqué une depuis le début du traitement. C’est plus facile pour moi aujourd’hui de venir au dispensaire. Ça m’évite un déplacement long et coûteux vers Homa Bay. J’habite juste à côté… à 10 km. Ça m’a pris deux heures pour venir à vélo".
Il s’interrogeait alors sur le développement d’un futur vaccin et sur ce que font les ONG pour faire bénéficier d’autres malades du traitement qui était le sien. "Beaucoup de gens meurent chez eux dans l’anonymat, sans ressources. Autour de nous, il y a des jalousies de la part de ceux qui ne sont pas admis dans le programme. D’autant qu’ils constatent qu’on va mieux... Moi, je travaille en tant qu’enseignant et je peux subvenir aux besoins de ma famille, de ma femme et de mes deux enfants." Son regard s’illumine: "Vous ne pouvez pas imaginer ce que ce programme a changé pour moi. Sans ce traitement, je serais mort comme tant d’autres autour de nous."
… au vécu le plus dramatique
Une heure plus tard, ce même jour, une autre patiente s’installait avec l’infirmière sur les marches de la petite terrasse du dispensaire de brousse. Les traits de son visage étaient marqués, tristes. Son récit de vie était tragique. Elle avait 23 ans et tentait de vivre de la production de son lopin de terre. Elle bénéficiait d'un traitement depuis quelques mois seulement.
Elle raconta alors la disparition de son époux mort récemment du sida. Elle parlait timidement de sa maladie, comme de celle de son jeune enfant, lui-même sous traitement. Tous deux allaient bien malgré les effets secondaires de certains médicaments, certains jours.
Dans son sac à main, des boîtes, multiples, avec les pilules qu’elle devait prendre quotidiennement. Elle les manipulait avec calme et attention. Elle les connaissait semble-t-il toutes, avait compris comment elles agissaient et l’importance de ne jamais manquer une prise de traitement. Elle fixa le sol quand il lui fut proposé de faire un test de grossesse. Tout laissait à penser qu’elle était à nouveau enceinte… Elle allait devoir dans ce cas changer de traitement. Quand elle nous quitta, elle esquissa un sourire forcé disant toute sa détresse.
Trois millions de malades pris en charge
Ces récits, aussi succincts soient-ils, disent pour moi beaucoup sur la possibilité de garder les patients en vie, hier comme aujourd'hui, pour leur permettre de retrouver un semblant de vie stable et active, par-delà les difficultés liées au suivi du traitement notamment. L'évolution des protocoles thérapeutiques comme la mise à disposition de médicaments efficaces et à des prix abordables ou subventionnés par l'aide internationale ont démontré qu'il était possible de soigner plus et mieux. C'était inimaginable il n'y a pas si longtemps. C'est désormais une réalité pour plus de 3 millions de malades même si la route est encore longue et que ceux qui n'ont pas accès aux traitements restent la majorité.
Il ne me semble pas vraiment nécessaire d'en dire davantage pour souligner les enjeux que recouvrent les risques de réduction des financements internationaux en faveur du VIH. Un désengagement international serait purement assassin.
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Vivre avec l'autre
Marc