Personne ne sait exactement combien ils sont derrière les barreaux. Les estimations oscillent entre 500 et 700 jeunes emprisonnés dans les geôles de Turquie. Même les ONG ne se risquent pas à avancer de chiffre précis: "Ils [les chiffres] évoluent et se modifient en permanence", justifie Claude Edelmann, coordinateur d'Amnesty International pour la Turquie.
Récemment, le cas de Sevil Sevimli a permis de mettre en lumière cette situation, qui dure depuis des années en Turquie. Cette jeune franco-turque d'origine kurde, étudiante à Lyon, est partie poursuivre ses études à Eskisehir (300km au Sud-est d'Istanbul) dans le cadre du programme Erasmus. La jeune femme a été arrêtée au mois de mai 2012 pour avoir participé aux manifestations du 1er mai et assisté au concert de Yorum, un groupe très engagé à gauche. La justice turque vient de requérir 32 ans de prison contre elle, estimant qu'elle appartient à une organisation terroriste. Sous contrôle judiciaire en Turquie, son procès doit débuter le 26 septembre 2012.
Une pression de plus en plus forte
Les chiffres dévoilés par le ministre turc de la Justice sont déjà énormes: 2600 étudiants auraient été arrêtés depuis le début de l'année 2012.
Si elle n’est pas nouvelle, la question des étudiants arrêtés et emprisonnés “revient de plus en plus sur le devant la scène”, constate Claude Edelmann. Ce défenseur des droits de l’Homme s’inquiète d’une augmentation des pressions qui s’exercent sur eux. À la fin du mois de juin 2012, deux étudiants de l’université Yildiz, à Istanbul, ont été libérés après avoir passé 30 mois derrière les barreaux.
En février 2010, c’est le cas de Cihan Kirmizigül qui a fait la une des journaux et alarmé les associations. “L’étudiant au foulard”, ainsi nommé car il portait un foulard kurde lors de son arrestation, est accusé d’avoir lancé un cocktail Molotov lors d’une manifestation qui a dégénéré. Les policiers qui l’ont accusé se sont rétractés, mais l’étudiant de l’université Galatasaray a passé 25 mois en détention préventive, sans l’ombre d’un début de procès. Après avoir été remis en liberté conditionnelle, il a finalement écopé de onze ans et trois mois de prison au mois de mai 2012. "Lorsque j'ai vu le juge sourire, je ne pensais pas être condamné. Mais je me suis trompé", déclarait le jeune homme au quotidien turc Radikal.
Erol Önderoglu, ancien journaliste pour le site Bianet.org et correspondant de Reporters sans frontières (RSF) en Turquie, dénonce “l’utilisation abusive de l’appareil judiciaire turc pour museler les étudiants. ”
Critiquer le pouvoir et la personne du Premier ministre Recep Tayyip Erdogan est encore un exercice délicat pour les étudiants. “Ils ont conscience qu’ils ont la possibilité de faire bouger les choses. Le gouvernement a du mal à l’accepter.”
Casser les mouvements d’extrême gauche
Le dernier rapport d’Amnesty International est accablant. Alors que la Turquie souhaite intégrer l’Union européenne, le rapport relève que “des milliers de poursuites ont été engagées en 2011” pour des faits protégés par la liberté d’expression.
Mais cette dernière “n’a jamais existé en Turquie, commente Erol Önderoglu. Il y a toujours eu des lois d’exception, comme la loi antiterroriste qui permet de garder un individu en prison pendant plusieurs années avant son procès."
À la question de savoir pourquoi le pouvoir s’acharne sur les étudiants, Claude Edelmann a une réponse bien tranchée: “Erdogan veut casser les mouvements d’extrême gauche.” Dans sa lutte contre l’organisation terroriste du parti des travailleurs du Kurdistan (PKK), le pouvoir ciblerait en effet désormais les sympathisants d’extrême gauche plutôt que les groupes militaires. “Beaucoup d’étudiants soutiennent la cause kurde, explique-t-il. Mais c’est une grave erreur que de s’en prendre à eux. Ça ne fait qu’exacerber les tensions.”





