"Qu’est-ce que tu fais pour les vacances? – Je bénévole." Par-delà le néologisme, le message imprimé en gros caractères sur fond jaune est clair: l’Association des paralysés de France (APF) recherche des personnes prêtes à consacrer leur congé estival pour accompagner des vacanciers en situation de handicap lors de séjours "évasion".
Malheureusement pour elle, elle n’est pas la seule. Le Secours catholique, le Secours populaire, ATD-Quart Monde, les Petits Frères des Pauvres… Cet été, de nombreux organismes ont besoin d’aide pour des missions plus ou moins courtes et très diverses: aide à la personne, service aux familles, animation auprès des jeunes, chantiers de rénovation ou de solidarité internationale. Ce n’est pas la ruée, mais ces projets trouvent généralement preneurs.
Vacances "utiles"
Vacances bénévoles, vacances "utiles"? "Je ne pense pas qu’il y ait des vacances moins utiles ou moins intelligentes que d’autres, juge le sociologue Bertrand Réau, auteur du livre Les Français et les vacances, sociologie des pratiques et offres de loisirs (1). Bronzer sur la plage ne permet pas de faire la même chose, ne socialise pas de la même façon, mais a aussi une fonction utile."
Pour André Rauch, historien et auteur des Vacances en France de 1830 à nos jours(2), "alors que les vacances sont devenues une séquence de plaisir et de liberté individuels, le bénévolat est, en quelque sorte, un non-sens des vacances".
Une "contradiction" qui ne date pourtant pas d’hier. Au XIXe siècle, bien avant la légalisation des congés payés (1936), alors que les vacances sont l’apanage d’une minorité, le farniente étant le chic absolu, et l’ennui une vraie valeur, naissent les premières œuvres de vacances. À l’image de l’œuvre des Trois semaines, de la Chaussée du Maine ou de la Société Saint-Vincent-de-Paul.
Ces organismes, confessionnels ou municipaux, accueillent des enfants pauvres ou malades et des familles nécessiteuses. Le but est à la fois sanitaire et éducatif. "C’était quelque chose de l’ordre de la charité, mais aussi de la solidarité à l’égard de gens de la même confession ou de la même sensibilité politique", explique André Rauch.
Selon lui, les bénévoles recrutés pour ces œuvres religieuses ou politiques étaient, pour beaucoup, portés par leur croyance "dans le salut de l’âme ou dans la possibilité de construire une société meilleure".
"Un choix individuel et volontaire"
Aujourd’hui, dans un contexte où ces convictions sont bien moins répandues, les motivations ne seraient plus les mêmes. "Elles se rapportent essentiellement à un choix individuel et volontaire." Une évolution que constate Claudine Aubrun, de Rempart, un collectif d’associations de protection et de restauration de monuments patrimoniaux. "Lorsque l’union Rempart a été créée en 1966, l’idée était de venir au secours du patrimoine. La démarche des bénévoles était alors surtout militante: sauver le monument, raconte-t-elle. Aujourd’hui, l’approche est plus individuelle que collective."
En fonction du type de projet et du statut des volontaires –étudiants, retraités, actifs, chômeurs– les motivations varient: se sentir utile, créer du lien, passer des vacances pas chères hors des sentiers battus, vivre une expérience différente du quotidien, apprendre quelque chose, parfois dans un objectif de réorientation professionnelle…
Envie de rencontres
Un motif revient régulièrement: l’envie de rencontres. Cet aspect est prépondérant dans les missions de solidarité internationale. Car le mythe du jeune Occidental qui veut sauver le monde n’est plus vraiment d’actualité. "Certains volontaires ont encore cette idée en tête, mais c’est une minorité, assure Kristine Roke, coordinatrice des chantiers internationaux à Solidarités Jeunesse. Et nous leur expliquons clairement qu’ils vont plus recevoir que donner."
Les principales ONG et associations qui proposent de partir à l’étranger distinguent bien ces missions courtes, dont le principal objectif est l’expérience interculturelle et l’initiation à la solidarité, des projets de développement qui nécessitent un investissement à long terme. D’autres acteurs, notamment des voyagistes qui ont flairé le bon filon, ont moins de scrupules. Ainsi cette société qui propose, pour quelques semaines, des "vacances humanitaires" à la carte, avec comme arguments de vente: "aide aux populations et protection de la nature" mais aussi… "amélioration du CV".
Les profils de ces vacanciers bénévoles? Bertrand Réau, se basant sur une étude de l’anthropologue Nadège Chabloz, explique que "les dispositions au dévouement", que ce soit dans un cadre laïc ou religieux, seraient "spécifiques à certaines fractions cultivées des classes moyennes et supérieures". Un constat que partagent beaucoup d’associations, même si toutes, disent-elles, veulent "ouvrir les portes au maximum".
Un "tourisme solidaire"
"Ce que nous proposons n’est pas du bénévolat mais bien du tourisme", tient à préciser Michel Deyglun, président de Voyage, développement et solidarité. Cette association, partenaire du Secours Catholique –Caritas et créée il y a une dizaine d’années, est spécialisée dans le "tourisme solidaire".
Son but: "Mettre en valeur la volonté des populations locales de s’en tirer, changer le regard du voyageur et établir des liens qu’on peut espérer aussi durables que possible." Les itinéraires sur place sont préparés en concertation avec des partenaires locaux (associations et ONG).
Au programme, notamment, la visite de projets de développement auxquels est allouée une partie des frais du voyage. "Depuis une quinzaine d’années, l’idéologie de la durabilité se décline dans tous les domaines et le tourisme ne fait pas exception", analyse le sociologue Bertrand Réau. Le tourisme "durable" se veut plus respectueux de l’environnement et de la population locale.
Le flou de la "durabilité"
Mais le concept de durabilité est tangible et flexible, on peut lui faire dire ce que l’on veut. "Il y a un fossé entre ce que proposent les associations les plus militantes du tourisme responsable et des groupes commerciaux, tel Accor, qui se contentent d’une charte dans laquelle ils s’engagent par exemple à consommer moins d’eau dans leurs hôtels et à construire des bâtiments écologiquement soutenables", insiste le sociologue.
Pour lui, le "tourisme solidaire" constitue le pôle le plus militant du "tourisme durable". Deux idées vont de pair: rencontres "authentiques" et solidarité. Ses fondements sont, selon l’Union nationale des associations de tourisme (Unat), "l’implication des populations locales dans les différentes phases du projet touristique, le respect de la personne, des cultures et de la nature et une répartition plus équitable des ressources générées ". Bertrand Réau souligne le décalage entre la bonne image dont bénéficie cette forme de tourisme et sa part marginale dans la pratique des Français.
Dans une étude menée en 2005 par l’Unat, 60% des personnes interrogées se disent "plutôt intéressées" par ce concept. Pourtant le nombre de touristes "solidaires" tournerait aujourd’hui autour de 3.000 par an… sur plusieurs millions de voyageurs. Ceux qui partent sont surtout des militants, "des gens qui pensent que ce qu’ils vont faire est utile et que c’est nécessaire de s’y investir".
Bertrand Réau y voit aussi, pour certains, une idéologie anticonsumériste: "On ne veut pas passer son temps libre à consommer, comme on le fait le reste de l’année." Le sociologue décèle enfin une logique de différenciation, récurrente dans l’histoire des vacances: "Lorsqu’on affiche une pratique solidaire, on s’oppose ostensiblement à la vision commune du touriste, comme figure repoussoir."
> Cet article a été d'abord publié (en version payante) sur Témoignage chrétien






