Eva Joly, l'anti-candidate

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Youphil s’associe à Emmaüs France pour interpeller les candidats à l’élection présidentielle sur leur programme de lutte contre l’exclusion sociale. Sixième personne à passer au crible de nos questions: Eva Joly.

Quand elle ne trouve pas la réponse à la question qui lui est posée, Eva Joly fixe ses mains, pensive, comme une élève qui essaierait de se remémorer les bonnes réponses. Une attitude inattendue pour une candidate à la fonction suprême, célèbre pour avoir fait trembler les patrons du Cac 40.

Il faut dire que la candidate Europe Ecologie Les Verts (EELV), qui a connu un début de campagne chaotique, avant de remonter péniblement dans les sondages, semble mal vivre les interviews avec les journalistes, qu’elle qualifie d’ailleurs d’"interrogatoires". Comme si cette ancienne juge, qui a grimpé un à un les échelons de la société avant d’instruire l’Affaire Elf, se retrouvait pour la première fois dans la position de l’accusé.

Candidate issue de la société civile, Eva Joly tient à rester hors des manœuvres politiques inhérentes à toute campagne électorale."Je trouve cela reposant de parler avec une petite voix dans cette campagne où tout le monde hurle", nous confie-t-elle, sourire timide aux lèvres, avant l’interview qui se déroule ce 5 mars, dans les locaux d’Emmaüs France.

L’association mène une campagne, Mobilisons nos voix, pour interpeller les candidats à la présidentielle sur leur politique de lutte contre les exclusions sociales. La rédaction de Youphil s’y associe, relaie les interviews d’Emmaüs France et questionne les candidats sur leur programme social.

Coquette dans sa veste en cuir rose, Eva Joly semble tendue. Elle a beau multiplier les discours sur son programme, construit autour de la "transition écologique" chère à EELV, l'ancienne juge n'en demeure pas moins stressée. Sa réputation de femme stricte, pour ne pas dire inflexible, tranche avec l’image qu’elle dégage, tandis que les lumières sont braquées sur elle.

> Regardez l’interview, réalisée par Emmaüs France:

La candidate porte la lourde responsabilité de représenter un rassemblement très hétérogène: Europe Ecologie les Verts, un groupement imaginé par les Verts en 2007 après leur score très faible à la présidentielle.

Le programme apparaît d’ailleurs comme un patchwork, le résultat d’une synthèse difficile entre les différentes sensibilités d’EELV: les lobbys pour l’agriculture paysanne et bio, les féministes, les anti-nucléaires… etc.

Au sein d’EELV, elle est celle qui porte le discours sur la lutte contre la corruption et l’évasion fiscale, les excès des grands groupes du Cac 40. Eva Joly admet elle-même être devenue écologiste sur le tard, un élément qui n’a pas échappé à sa principale rivale, Corinne Lepage.

Sur le papier, le programme semble attrayant. "La conversion écologique de l’économie" avec la création d'environ un million d'emplois? Une solution face au chômage, et une manière d’amorcer la fameuse transition écologique.

"Plus aucun jeune en dessous du seuil de pauvreté en 5 ans?" Un peu aventureux, si l’on se souvient de la promesse "zéro SDF" de Nicolas Sarkozy...

Quand à l’augmentation de 50% des minimas sociaux, on s’interroge: comment financer cela, alors que beaucoup de candidats invoquent l’austérité et le gel des budgets?

Au “retour mythique de la croissance” auquel elle refuse de croire, la candidate préfère les vertus de "croissance verte", qui n’a rien d’une chimère à l’en croire. "La croissance, elle est dans le développement des énergies renouvelables, l’isolation de nos bâtiments, dans l’adaptation de notre économie", pense-t-elle.

"Pensée magique"

De toute façon, elle l’admet: le changement qu’elle préconise “a un coût”. “Il faut investir dans l’avenir. Il faut amorcer le virage. Et donc, je fais des investissements écologiques, tranche-t-elle. On ne veut pas rester uniquement immobilisés sur l’endettement en disant que notre seul objectif est de réduire cet endettement d’ici 2013. Ça, c’est une pensée magique que même les agences de notation ne demandent pas."

Si la partie "financement" de son projet laisse sceptique, on ne peut être qu’être convaincus, en revanche, par la richesse de cette candidate, parfois décriée violemment pour son accent ou ses origines, et qui a au contraire su faire de cette double culture un laboratoire d’idées pertinent.

Par exemple, elle rapporte les bonnes pratiques de la Norvège, pays dont elle est originaire. “J’ai une autre patrie, sourit-elle, où la concertation fait vraiment partie de la culture. Lorsque je vois Nicolas Sarkozy convoquer les syndicats le matin, pour cinq heures de concertation pour des réformes très importantes, je me dis qu’il n’a rien compris à la concertation.”

Son idée serait donc “d’institutionnaliser cela et de faire que l’on ne puisse pas faire un texte sur l’environnement, par exemple, si la société civile n’a pas été entendue. Evidemment ensuite, c’est le parlement qui vote."

Coopératives d'habitants

Autre idée venue du Nord, pour cette candidate qui veut accorder à l’Economie sociale et solidaire (ESS) une aide “prioritaire”: les coopératives d’habitants, un modèle “qui protège contre la spéculation parce que les habitations ne sont pas destinées à être revendues. Ce système assure un droit très fort à habiter son logement.”

La sincérité, l’envie d’être “la candidate qui protège le mieux les plus vulnérables” et la pugnacité ne seront pourtant sans doute pas suffisantes pour aider Eva Joly à confirmer sa remontée dans les sondages.

Spontanée, l’ancienne juge donne certes l’image d’une femme sincère (ce qui est, admettons-le, peu courant pour un candidat), comme lorsqu’elle prend le temps, enthousiaste et beaucoup plus à l’aise, de serrer les mains des trois femmes à l’accueil du siège d’Emmaüs, et de leur poser quelques questions sur leur travail.

Mais si son image de femme honnête, voire incorruptible, apporte une bouffée d’air frais dans la campagne, elle manque sans doute encore de stratégie face aux Goliath qu'elle affronte. Sans oublier qu'elle donne aussi le sentiment de peiner à sortir de cette démarche solitaire qui sied plus à une juge qu’à une présidentiable.

Peu soutenue - y compris dans son camp, son porte-parole avait démissionné, rappelons-le - la candidate a au moins un mérite: celui de se confronter au suffrage du peuple, de s’exposer, de prendre le risque de voir son aura et sa crédibilité piétinées. Une candidature qui permet au passage à son parti de négocier des circonscriptions avec le PS. Quelqu’un devait bien y aller: la secrétaire nationale d’EELV, Cécile Duflot, ayant refusé de prendre ce risque.

> Pour en savoir plus sur le programme d'Eva Joly, découvrez notre zoom sur 5 mesures phares de son projet présidentiel.

> Retrouvez la tribune d'Eva Joly "Climat, la négociation oubliée", publiée sur Youphil.com en décembre 2011.

Cet article a été réalisé dans le cadre d'un partenariat avec Emmaüs France. Retrouvez leur campagne Mobilisons nos voix.
 
Photos: Dans les locaux d'Emmaüs, à Montreuil, le 5 mars 2012. Crédit: Elodie Vialle.

 

> Retrouvez les interviews des autres candidats:

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