Le danger de la confusion humanitaire/militaire en Afghanistan

Selon Martin Dieux, l'instrumentalisation politique du travail humanitaire en Afghanistan menace de plus en plus les ONG.

L’élection présidentielle française approche à grand pas et nul doute qu’en politique étrangère, le retrait des troupes françaises d’Afghanistan aura une place de choix dans les débats. Ce pays représente un enjeu majeur pour la communauté internationale, mais aussi pour le monde humanitaire, car là-bas, la neutralité des ONG est menacée.

La neutralité, un maître-mot 

La neutralité est l’un des principes fondamentaux de l’action humanitaire moderne. Ce courant est né dans les années 1860 avec la création de la Croix Rouge par Henry Dunant. Par la suite, toutes les ONG ont revendiqué ce besoin de ne pas prendre position dans les zones de conflit où elles travaillent. Avant la crise du Biafra (Nigeria) et la naissance du sans-frontiérisme, cette neutralité est absolue à l’image du silence de la Croix Rouge face aux camps de la mort.

Mais à partir des années 70, ce nouveau mouvement postule que le silence n’a plus lieu d’être, qu’il faut agir et dénoncer. Ces nouvelles ONG intègrent une dimension politique dans leur façon de faire de l’humanitaire, dans les années 70. Depuis, le monde humanitaire comme le reste a évolué avec son temps, et la situation s’est complexifiée. Cependant, la neutralité, aussi étonnant que cela puisse paraître, reste un principe inaliénable de l’action humanitaire, car elle garantit une forme de sécurité et l'accès aux zones d'interventions.

L'humanitaire, un instrument politique

En juin 2004, à la suite de la mort de cinq travailleurs de Médecins Sans Frontières (MSF), le Mollah Abdul Hakim Latifi, porte-parole des talibans, a déclaré: "D’autres organisations comme MSF travaillent dans l’intérêt des Américains, ils sont des cibles pour nous". On comprend alors que le lien entre la neutralité et la sécurité est bien réel. Ce principe fondamental et protecteur est menacé en Afghanistan. Pourquoi? La première menace qui pèse sur les ONG en Afghanistan est celle d’une politisation ou plus précisément d’une utilisation par le politique de la thématique humanitaire.

Depuis plusieurs années, le monde politique n’arrive plus à susciter un engouement, ne fait plus rêver, contrairement aux ONG qui représentent une sorte d’idéal moral dans lequel l’engagement est réel. Les politiques tentent alors de récupérer un peu de cette bonne image pour justifier une intervention: "le soldat est mort en mission humanitaire", avait déclaré Hervé Morin, alors ministre de la Défense en mars 2008, à la suite de la mort d’un soldat français au Soudan. L’expression qui traduit le mieux cette évolution est évidemment celle de la "coalition militaro-humanitaire".

La confusion des genres entre militaires et humanitaires constitue une seconde menace. Dans les guerres dites de contre-insurrection, l’enjeu est selon l’expression consacrée de "gagner les cœurs et les esprits", mettant ainsi la population civile au centre des préoccupations. Les militaires mènent donc des actions humanitaires ou en délèguent à certaines ONG peu regardantes sur l’origine des fonds.

Le danger de l'humanitaire à l'américaine

La dernière menace vient d’outre-Atlantique où les pratiques militaires et humanitaires ne sont pas les mêmes. En effet, si le modèle dunantiste s’est créé face au politique, le wilsonisme américain, du nom du président Woodrow Wilson (1913-1921), au contraire, postule que l’Etat et les ONG poursuivent des objectifs complémentaires et doivent travailler de concert.

Les Provincial Reconstruction Teams (équipes de reconstruction provinciales) constituent une autre illustration concrète sur le territoire afghan de cette conception américaine des affaires étrangères. Ces équipes disposent de moyens énormes et ont pour unique objectif de reconstruire et développer, sans lien spécifique avec l’armée; contrairement aux coopérations civilo-militaires (CIMIC) françaises qui agissent "pour intégrer la force à son environnement". Ces pratiques sont une menace pour la tradition humanitaire de Dunant.

C’est l’heure du choix pour les ONG. Deux directions s’offrent à elles: d’un coté l’humanitaire d’Etat, gouvernemental, militarisé, "droit-de-l’hommiste" et onusien à la Bernard Kouchner, et de l’autre, l’humanitaire indépendant, neutre, humble et distant tant des structures étatiques que de l’ONU, à la Rony Brauman. Au centre de cette divergence se trouve le respect de la neutralité.

Reconquérir l'espace humanitaire afghan

L’espace humanitaire en Afghanistan se réduit. Autrement dit, l’aura de neutralité ne suffit plus à protéger les ONG, car elles "sont perçues par de nombreux Afghans comme servant les ambitions du régime d’occupation piloté par les Américains et leurs alliés", selon Pierre Salignon, directeur général de MSF. Pour Reto Stocker, directeur de la délégation du Comité international de la Croix Rouge (CICR) en Afghanistan, ce n’est pas une fatalité: "L’espace humanitaire peut être reconquis et étendu, car la neutralité et l’impartialité sont possibles ici". Il s’agit juste d’une question de volonté, de choix. Les événements en Libye, où l’alibi humanitaire a encore une fois été mis en avant, ne poussent pas à l’optimisme.

Tant qu’il y aura des donateurs privés, des bailleurs institutionnels compréhensifs et plus ou moins indépendants des considérations politiques, et des ONG respectueuses des valeurs traditionnelles de l’humanitaire, réfléchies, ouvertes aux critiques, en perpétuelle adaptation et en lien avec les besoins réels des populations locales, alors un vrai travail humanitaire et professionnel pourra être mené. La question est de savoir pendant combien de temps ces conditions resteront réunies.

> Crédit photo : Kate Holt/IRIN