Pamela Hartigan semble avoir le don d'ubiquité. Entre Oxford et New York où elle enseigne et la Haute-Savoie où elle vit; entre les programmes sur la santé et l'éducation qu'elle a montés dans de nombreuses institutions internationales et les responsabilités tenues dans des entreprises "non profit", elle est pionnière sur tous les fronts en terme d'innovation sociale.
Cette spécialiste de la question de l'entrepreneuriat social - une expression qu'elle ne porte pas dans son coeur - est la directrice du Skoll Center for Social Entrepreneurship, fleuron en la matière. Elle est aussi membre fondatrice de Volans Venture depuis 2008, une organisation qui a pour but d'établir des solutions novatrices pour faire face aux défis du futur.
Elle nous livre ses réflexions sur la crise économique, financière et sociétale, sous l'angle de l'entrepreneuriat social.
Youphil: Comment les entrepreneurs sociaux ont-ils été affectés par la crise?
Pamela Hartigan: On ne peut pas vraiment généraliser. Pour certains, qui avaient un modèle financier viable, ça a été une grande opportunité. Pour d’autres, qui dépendaient plutôt des dons de philanthropes et d'entreprises, ça n’a pas été le cas. Mais comme pour tout entrepreneur, chaque problème ou crise est potentiellement une opportunité. Beaucoup d’entreprises ont d’ailleurs commencé à la suite d’un vide laissé par le marché ou par le secteur public.
Youphil: Quelles sont ces opportunités?
P.H.: Je pense qu’elles sont énormes dans le secteur des services sociaux, là où les gouvernements ne peuvent plus faire face, font faillite, ou sont en train de réduire les financements. Par exemple dans le secteur de l’énergie propre – en fonction, ceci dit, de la priorité qui est donnée par chaque pays à ces secteurs - on a vu se développer des technologies propres.
Il y aussi des modèles d'entreprises novateurs qui sont apparus autour de la question des prêts étudiants, du logement, de l'accès à des produits financiers.
Youphil: Est-ce cela le rôle d’un entrepreneur social, intervenir quand le gouvernement ou le marché ont fait faillite?
P.H.: Tout à fait. Mais je dirais même que ça ne se limite pas aux moments de faillite. Prenons l’exemple de Wikipédia, fruit du travail de Jimmy Wales et de son équipe: c’est un projet social à but non lucratif extrêmement entrepreneurial mais qui ne répondait pas une faillite du gouvernement. On pourrait dire qu’il répondait à la faillite du marché dans le sens où donner un accès gratuit à la connaissance aux gens n’intéressait pas le marché.
Le but premier des entrepreneurs sociaux est de saisir de nouvelles opportunités et trouver des approches différentes afin d’améliorer ce qui existe. Ou encore de créer des manières complètement nouvelles d’envisager un problème et d’en donner l’accès au plus grand nombre. Et il ne s’agit pas juste de venir en aide aux pauvres et aux chômeurs. Wikipédia, par exemple, se concentre au contraire sur des gens qui ont accès à internet et qui sont alphabétisés. Le fait est que la majorité des faillites ont lieu dans les domaines où les gens sont en perte de capacité économique et politique. Et c’est aussi là que les entrepreneurs sociaux interviennent souvent. Mais ce n’est pas leur but premier.
Youphil: L’entrepreneuriat social a de plus en plus le vent en poupe, avec de nouveaux programmes de sensibilisation des PDG, mais aussi des cours dans les universités, comme la vôtre. Pourquoi est-ce si important d’investir dans la prochaine génération d’entrepreneurs sociaux?
P.H. : Parce que nous avons besoin de repenser notre modèle dans son ensemble! Les 50 dernières années ont été le parfait exemple de ce pourquoi le modèle capitaliste a lamentablement échoué, ce qui a d’ailleurs donné lieu à cette crise.
Le problème est qu’il se centre sur du court-terme, sur les récompenses financières. Or on se rend compte que beaucoup de jeunes gens ont envie de redresser ce système, alors on répond à leur formidable intérêt. Attention, il ne s’agit pas de jeter le bébé avec l’eau du bain et je ne dis pas que le capitalisme est fini. Mais il faut remodeler le système. […] En d’autres termes, OK pour les profits, mais pas comme une fin en soi. Seulement comme un moyen d’atteindre un but: celui de réaliser les changement systémiques voulus par les entrepreneurs.
Youphil: L’entrepreneuriat social pourrait-il être alors une solution à la crise?
P.H. : Je pense que oui. Les entrepreneurs sociaux sont des pionniers. Or ce qui m’enthousiasme vraiment c’est que de plus en plus de sociétés, qu’elles soient grandes ou petites, sont en train de se rendre compte qu'il leur est financièrement avantageux de se concentrer sur leurs clients, se soucier de leurs chaines d’approvisionnement, se demander où elles obtiennent leurs produits et qui travaille sur ces chaines et dans quelles conditions. Les consommateurs sont de plus en plus critiques sur ces sujets et, invariablement, avoir des travailleurs et des clients contents créera des cercles vertueux pour ces sociétés.
Youphil: Quelles sont des mesures concrètes que vous préconisez pour résoudre la crise actuelle?
Malheureusement, il y a beaucoup de crises différentes! La crise du changement climatique, la crise financière, celle de l’écart croissant entre les riches et les pauvres.
Les solutions sont extrêmement complexes et doivent être trouvées dans une approche beaucoup plus visionnaire qui nous permette de reconstruire la manière dont les entreprises opèrent, la manière dont les consommateurs se comportent, l’exploitation des produits de l’agriculture, la manière dont les pays sont dirigés. C'est large!
En ce qui concerne la crise financière, je pense que le vrai problème est celui des primes. Il faut complètement réformer la manière dont le marché fonctionne pour que les PDG et les directeurs d'entreprises ne soient plus rémunérés sous forme d'actions – ou alors uniquement quand ils prennent leur retraite. Sinon ils sont forcés de jouer le jeu du marché et de faire monter les cours de ces actions.
Il faut un système de récompense basé sur la performance d’une entreprise sur le marché réel. Sinon ce n’est qu’un jeu de paris! Ces entreprises doivent aussi se centrer sur leurs clients plutôt que sur leurs actionnaires et être récompensées pour leurs bonnes pratiques environnementales, que ce soit par une plus grande taxation ou des primes.
Elles doivent envisager leurs objectifs sur le long terme au lieu du court terme et prendre en compte l’écosystème qui les entoure. C’est tout cela qui a besoin d’être recadré.
Youphil: Ce sont donc les principes de l’entrepreneuriat social; long-terme, accent sur le client… Il faut donc accorder plus de place à cette forme de business?
P.H. : Je dois vous avouer, je déteste ce terme d’entrepreneuriat social parce ça laisse penser que ce ne sont que des âmes charitables, alors que pas du tout! Ce sont des entrepreneurs qui voient une opportunité à changer le système de manière radicale afin qu’il soit meilleur. Ce peut être à but lucratif ou non. Mais dire "entrepreneur social" laisse penser que ce sont des œuvres de charité. Or ils sont comme tous les autres entrepreneurs: pleins de ressources, créatifs et incroyablement déterminés. Ce n’est pas bâtir un hôpital qui les intéresse, mais changer tout le système de santé. Ce n’est pas construire une école, mais réformer le système éducatif. C’est pour ça qu’ils sont des expérimentateurs au sein du laboratoire de l’innovation sociale afin que les gouvernements et les entreprises puissent ensuite incorporer les modèles qui marchent et les faire passer à une autre échelle, ce que les entrepreneurs sociaux ont plus de mal à faire.
Youphil : Et les propositions de régulation dont on entend beaucoup parler ?
P.H.: J’ai un peu peur de toutes ces questions de régulation. Je pense que les entreprises doivent être recadrées. Mais les régulations excessives sont dangereuses. Et les régulations insuffisantes, nous l’avons vu avec cette crise, sont aussi dangereuses. La ligne entre une régulation extrême et une juste régulation est extrêmement tenue.
Crédit Photo: Skoll World Forum Photostream - Flickr
Lire d'autres articles sur le sujet:





