Deux enfants se disputent pour une poupée, lorsqu'un petit parachute dépose un colis. Les gamins accourent et se chamaillent de nouveau pour savoir lequel aura "ce nouveau jouet téléguidé". Alors que la petite fille boude, le garçon la console en lui tendant la télécommande: elle fera avancer le "camion" qu'il accompagnera. Sourire. Joie. Clic. "Il ne marche pas ce jouet!", déplore la fillette, en français. A ses côtés, le garçon est allongé. Mort. Sans le savoir, la petite fille vient d'activer une bombe.
Cette scène d’ouverture laisse place à une pièce de deux heures qui dénonce la violence qui entoure certaines adolescences. Les six acteurs de la troupe du théâtre Majâz, originaires d’Israël, de Palestine, d’Iran, du Maroc, du Liban ou encore d’Espagne, sont sur scène au Théâtre du Soleil, à la Cartoucherie de Vincennes, jusqu’au 3 juillet.
Victimes collatérales des conflits
N’essayez pas de définir le lieu ou même l'époque de Croisades. Même si la pièce met en scène deux camps, même si on entend parler arabe et hébreu, même si "Mama poule" évoque Jérusalem, il ne s’agit pas d’une pièce sur le conflit israélo-palestinien, mais bien d’une production sur les enfants, victimes collatérales des conflits.
"Nous avons voulu amplifier scéniquement un phénomène qui existe déjà: les cultures se croisent. La coexistence est possible entre deux camps. Ce qui fait obstacle, c’est la manière dont ces jeunes sont obligés de choisir", commente Lauren-Houda Hussein, la co-fondatrice du théâtre Majâz (qui signifie "métaphore" en arabe) et comédienne.
Sur scène, cette Franco-Libanaise joue Bella, une Israélienne qui a fait le choix des armes. "J’ai choisi de travailler ce rôle en hébreu, une langue qui a toujours été agressive à mes oreilles. Et comment jouer ce rôle en détestant la personne? Je me suis raccrochée à une facette de son caractère qui me parlait: sa force de détermination à défendre ses idées".
Le décor est épuré. Les scènes, entrecoupées de musiques rythmées. Des échafaudages servent aussi bien de squats, de cachettes, de passerelles entre les deux camps. Seul bémol technique, lors de la première, le 1er juin, les surtitres de cette pièce jouée en trois langues n’étaient pas toujours lisibles, ce qui pouvait, par moment, gêner la compréhension de certaines scènes.
Mais le texte écrit en 1988 par Michel Azama, demeure remarquablement interprétée. Il met en scène quatre jeunes qui doivent se battre. Dès le départ, une gêne s'installe. Cette pièce dérange et interroge les spectateurs: ces jeunes ont-ils réellement le choix?
Choisir son camp
Ismaël et Yonathan ont grandi ensemble et "passaient [leur] temps à jouer au foot". Jusqu’au jour où Yonathan doit partir au front... et choisir son camp.
"En Israël, nous ne pouvons pas grandir ensemble. A part dans quelques établissements privés, les Arabes et les Juifs ne peuvent pas aller dans les mêmes écoles", remarque Gaï, un Israélien qui joue Yonathan. A ses côtés Doraid, un Palestinien originaire de Nazareth qui incarne Ismaël, approuve.
Des enfants soldats aux enfants victimes en passant par les "enfants clés" qui traversaient des champs de mines pour ouvrir la voie aux chars iraniens, cette pièce montre la pression que subissent ces jeunes durant les guerres.
Ismaël va refuser longuement avant de s'engager sous l'influence de Krim, le "roi Rambo-Superman" shooté pour qui la guerre est "géniale". Yonathan, lui, tremble en tenant une arme. Et s'effondre en tuant quelqu'un. Ces deux amis se retrouveront plus tard lors d’une scène très dure et très émouvante.
Douce mort
Mais malgré la guerre, l’amour et la vie subsistent. Alors que leurs camps s’opposent et que chacun combat, Ismaël et Bella, une milicienne avec maquillage, boucles d’oreille et Kalachnikov à la main, vivent une histoire d’amour jusqu’à ce que la mort les sépare: "On se reverra. Chez les morts, ils ont peut-être supprimé les frontières", lâche Bella alors qu’elle se meurt.
La mort est présente tout le long de la pièce, incarnée notamment par "Mama poule". Cette vieille dame erre dans le désert à la recherche de ses 14 enfants partis en 1212 rejoindre les 30.000 enfants de la "Croisade des Enfants" en direction de la Terre Sainte. Dans les limbes, elle croise régulièrement deux petits vieux qui accueillent, avec humour, les nouveaux arrivants de l'au-delà. La mort, qui n'en paraît que plus douce, est décrite avec une légèreté effrayante.
Les armes, un marché
Comme pour tous nous impliquer dans cette tragédie, la pièce rappelle le poids des pays occidentaux dans ces guerres fratricides. Vêtus de costumes trois-pièces, les six comédiens jouent aussi les marchands d'armes. Dans une courte scène, ils balancent chiffre sur chiffre. Des sommes astronomiques qui représentent le commerce des armes sont débitées dans toutes les langues; français, anglais, arabe, hébreu, espagnol…
Cette pièce engagée est présentée sur une idée de Lauren-Houda Hussein et Ido Shaked, le metteur en scène d'origine israélienne. Ensemble, ils ont créé la troupe Majâz à Saint-Jean d'Acre, en Israël, puis monté et joué "Croisades" dans la vieille ville en 2009. Une cité jugée "parfaite" par Lauren-Houda Hussein, "en raison de son passé historique et de la séparation invisible qu'il peut y avoir entre les différentes communautés". La pièce y a été très bien reçue, contrairement à Jaffa, un quartier de Tel Aviv où les réactions ont été "violentes".
"Nous avons joué juste après la remise du rapport Goldstone [qui accusait Israël d'avoir commis des crimes contre l'humanité lors de la guerre de Gaza en 2008, ndlr]", explique Gaï dont le rôle a alors été particulièrement critiqué à ce moment-là. Mais "Il faut le montrer les dégâts de la guerre, montrer la vérité, résume Dozaid. C’est notre vie!"






