Youphil: Quel rôle le secteur philanthropique peut-il jouer face à la crise que traverse l’Europe et plus particulièrement l’Irlande?
John Healy: La philanthropie peut jouer un rôle évidemment, mais ne pourra pas résoudre tous les problèmes sociaux posés par cette crise. Nous avons très peu de fondations en Irlande. Le gouvernement doit encourager bien plus le secteur du "non-profit" [NDLR: non lucratif, qui réunit notamment les associations et les fondations]. En France par exemple, les déductions fiscales sont plus intéressantes qu’en Irlande pour les associations.
Le secteur du non-profit en Irlande reçoit déjà 60% de son budget du gouvernement. Mais comme l’Etat va mal en ce moment, ce pourcentage va baisser, précisément au moment où les besoins sont les plus importants! Les individus et les organisations vont donc devoir soutenir un peu plus le secteur du non-profit.
Le secteur philanthropique et l’Etat doivent-ils travailler main dans la main pour trouver des solutions face à la crise?
J.H: Nous le voyons tous les jours: les gouvernements ne peuvent pas faire face à tous les problèmes sociaux. Voilà pourquoi le secteur de la philanthropie peut être un levier de solidarité, grâce à des individus et à des organisations qui donnent de leur temps ou de leur argent. Nous avons besoin de toute l’aide que nous pouvons recevoir.
La philanthropie est parfois montrée du doigt, dans le sens où une poignée de personnes très riches ont la possibilité de prendre, sans concertation démocratique, des décisions importantes sur le plan social. Qu’en pensez-vous ?
J.H: Vous savez, tout l’argent donné par la philanthropie est bien peu significatif en comparaison de l’argent donné par les gouvernements.
Mais la fondation Gates distribue chaque année plusieurs millions de dollars…
J.H: La philanthropie ne se résume pas à la fondation Gates. Vous n’avez pas besoin d’être extrêmement riche pour être philanthrope. Je peux être un philanthrope, vous pouvez être philanthrope. Ce n’est pas réservé à Messieurs Gates et Buffett, et à ceux qui ont signé le Giving Pledge. Je crois en une philanthropie plus démocratique que cela.
Mettons la fondation Gates de côté un instant et regardons le reste du monde philanthropique. La plupart des fondations donnent environ 45 milliards de dollars par an au niveau mondial. C’est peu, en comparaison de ce que donnent les gouvernements. Par conséquent, quelques philanthropes seulement pèsent réellement.
Si demain de plus en plus de milliardaires donnent 50% de leurs revenus dans le cadre du Giving Pledge, ça va commencer à peser bien plus, non?
J.H: Ce sera toujours peu important. Prenez toutes les personnes qui font partie du classement Forbes des 400 Américains les plus riches par exemple. S’ils acceptent – et tous n’accepteront pas - de donner 50% de leur fortune maintenant ou à leur mort dans le cadre du Giving Pledge, ça représentera environ 600 milliards de dollars.
Cet argent ne sera évidemment pas distribué en une seule fois mais au compte-goutte. Si on imagine donner 5% de cette enveloppe au début par exemple, ça fait environ 30 milliards de dollars. C’est une somme trop peu importante pour pervertir ou devenir une sorte de contre-pouvoir.
Dans tous les cas, c’est une bonne chose que cet argent aille là dedans plutôt que dans une énième villa sur la Côte-d’Azur ou dans le rachat d’un club de foot anglais. C’est évidemment une meilleure contribution au bien public.
Malheureusement, ce n’est pas parce que cet argent va dans une fondation que les problèmes sociaux les plus urgents seront traités. En effet, il y a d'un côté les personnes en situation de difficulté et de l’autre les philanthropes. Croyez-vous que l’argent aille directement de l’un à l’autre? Bien sûr que non! Car dans le système capitaliste du XXIe siècle les individus sont évidemment libres de garder leur argent pour en faire ce qu’ils veulent. En fait, le gros challenge pour la philanthropie, c’est d’apporter aux personnes qui en ont besoin les ressources des philanthropes.
Les organisations qui agissent dans le secteur social semblent d'ailleurs vouloir de plus en plus mesurer leur "impact social" …
J.H: Ce n’est pas une nouveauté, car les plus grands philanthropes ont toujours souhaité mesurer l’impact de leurs actions, et ce depuis des siècles.
Le secteur de la philanthropie, ces 20 derniers années, est particulièrement occupé par des individus qui ont gagné beaucoup d’argent dans le monde des affaires et qui veulent appliquer une approche "business" à leurs engagements philanthropiques.
Ils ne veulent pas, par exemple, investir sans avoir de retour sur investissement. C’est préférable d’ailleurs, car la philanthropie plus "traditionnelle" doit mieux prendre conscience de la nécessité de mesurer l’impact social de ses actions.
Le danger, évidemment, c’est que les hommes et femmes d'affaires qui investissent dans des entreprises veulent généralement être aux commandes. Nommer les personnes qui prendront part à ce projet, étudier les marchés sur places, définir les priorités. Ce n’est pas approprié dans le secteur du non-profit. Les ONG et fondations veulent rester indépendantes, le fonctionnement est différent.





