La chose peut paraitre étrange. En juillet dernier, sur les étals clairsemés des kiosques à journaux de Caracas, un trimestriel intitulé RSE Venezuela trône en bonne place. La diffusion de la revue est anecdotique certes (à peine 5.000 exemplaires sont distribués). Mais un peu plus loin sur le même étal, le magazine économique Gerente réalise un numéro spécial au sujet de la Responsabilité sociale d'entreprise (RSE). Le concept de RSE, qui désigne les entreprises qui participent aux enjeux économiques, sociaux et environnementaux de la société (1), est en vogue dans le pays bolivarien.
Pour Víctor Guédez, professeur universitaire spécialiste du RSE, il est difficile de connaître avec exactitude l’ampleur du nombre d’entreprises appliquant une politique de responsabilité sociale, mais des indices montrent que les Vénézuéliens y sont très sensibles: "Ce qui est certain c’est qu’il y a plus d’entreprises favorables à la RSE que d'entreprises qui ne font rien. De plus en plus de chercheurs s`intéressent à ce thème. Il y a de plus en plus de séminaires, d'ateliers, des sujets de thèses réalisés à ce sujet. Une anthologie de texte vient d'être publié sur le sujet par la Venamcham (NDLR: Chambre venezuéloaméricaine du commerce et de l’industrie) et plus de soixantes auteurs y ont participé."
Alcatraz: un projet contre la délinquance
Les exemples d'entreprises vénézuéliennes développant une politique de RSE sont nombreux et ont dépassé les premiers réflexes philanthropiques. Le projet Alcatraz, lancé par l'entreprise de Rhum Santa Teresa retient l'attention par ses débuts originaux.
En 2003, un groupe de jeunes tentent de voler les biens d'un des domaines de l'entreprise située près de la municipalité de Revenga, dans l'Etat d'Aragua au Nord du pays. Ils sont pris sur le vif. La direction du groupe laisse deux options aux jeunes délinquants: la prison ou le travail à la ferme durant trois mois. Sans hésiter, ils choisissent de jouer les fermiers. Aujourd'hui, la fondation Santa Teresa enseigne des valeurs, le travail communautaire ou encore la pratique du rugby à plus de 120 jeunes de la municipalité afin de les éloigner de la délinquance. L'entreprise a tout à y gagner: dans un espace plus sûr, elle peut s'épanouir pleinement.
Pour Pablo Rincón, rédacteur en chef de la revue RSE Venezuela, le développement des initiatives sociales s'explique par la culture "responsable" des entrepreneurs vénézuéliens. "Depuis plus de trente ans, les entreprises aidaient la communauté sans appeler ces projets "RSE". Aujourd'hui encore, beaucoup de petites entreprises ne savent pas qu'elles possèdent une responsabilité sociale alors qu'elles mènent des activités allant dans ce sens." Dès 1951, Oscar Machado Zuloaga, le patron de Polar, connu pour ses bières, lance la Fondation Mendoza et développe des programmes culturels, pour la santé ou l'éducation.
Le rôle de l'Etat
L'Etat joue un rôle dans le développement des programmes RSE. Un rôle indirect d'après Pablo Rincón: "Les entreprises se sentent menacées par la politique de notre président Hugo Chávez. Le RSE est une manière de se défendre vis-à-vis de l'Etat socialiste."
Un sentiment d’insécurité partagé par le magazine Gerente qui débute son hors-série par l'usage d'un champ lexical guerrier : "Les entrepreneurs vénézuéliens doivent être prêts pour leur survie comme acteurs économiques et cette lutte (...) peut être chaque fois plus difficile dans un contexte plus défavorable. L'argument basique pour détruire l'image des entrepreneurs est son absence de compromis social. D'après le gouvernement, les capitalistes sont quasi génétiquement déterminé à spéculer, exploiter les travailleurs, détruire l'environnement, corrompre la société (...)"
Pour le magazine, la RSE démontrerait le contraire tout en prémunissant les initiateurs de tels programmes de tout "opportunisme." "L'idée n'est pas de développer des programmes sociaux pour échapper aux persécutions officielles. Si le pays s'appauvrit, c'est le marché qui se réduit. (...) Le social est un investissement rentable."
L'Etat et la responsabilité sociale
Pourtant les entreprises vénézuéliennes disposent de nouvelles armes depuis l'avènement du gouvernement bolivarien pour développer leur responsabilité sociale. La nouvelle Constitution note ainsi dans l'article 135 que "les obligations de l'Etat pour l'accomplissement du bien-être général n'excluent pas celles qui, en vertu de la solidarité, de la responsabilité sociale et de l'aide humanitaire, correspondent à celles des particuliers en fonction de leurs capacités."
Des lois ont aussi pour objectif d’encourager la RSE. Par exemple, la loi pour les personnes handicapées (janvier 2007) oblige les entreprises à compter dans leurs effectifs 5% d’employés handicapés, tandis que la loi organique de l’environnement (décembre 2006) met en place l’obligation d’exécuter des projets pour l’utilisation correcte des ressources naturelles et de lancer un processus d’éducation environnementale et de formation du personnel.
Pour Víctor Guédez, ces lois sociales n'ont qu'un "esprit intimidant et punitif" et "se conçoivent sans l’avis des entreprises pour exercer une pression politique."
Le clivage entre la sphère étatique et les entrepreneurs, aux discours radicalement différents, empêche toute discussion sereine au sujet de la Responsabilité sociale d'entreprise. La professeure universitaire Charo Méndez conclut: "Au Venezuela on discute du destin du système capitaliste plus que de la RSE dans les entreprises de ce même système".





