Le cri des mères de Somalie

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Alors que les hommes sont accaparés par la guerre, la religion et la drogue, des femmes prennent des risques pour retrouver leurs droits, leurs familles et leurs enfants.

Mogadiscio est une ville totalement abandonnée, ses populations laissées aux mains des miliciens. Le journaliste américain Charles Kituku, d'origine kenyane, séjournait la semaine dernière à Marseille après deux mois passés dans des quartiers de la capitale assiégée.

Il a assisté aux dernières absurdités des miliciens Shebab et Hezb al-Islam. Dans la plupart des quartiers de Mogadiscio qu'ils contrôlent, c'est l'obligation faite aux hommes de se faire pousser la barbe. Les populations se sont déjà vues interdire les cloches dans les écoles, les salles de cinéma, les danses folkloriques, la musique et le football. Des hommes acceptent tout selon lui, sans broncher, font la guerre comme des moutons, passent leur temps à mâcher le khat -drogue locale...

Expulsée de chez elle, sans ses enfants. Le reporter raconte avoir été frappé par le courage d'Aïsha. Cette jeune femme tente de retrouver ses droits et ses enfants aux mains d'un ex-mari ancien milicien. En Somalie, toute résistance aux hommes devient un acte politique. Comme les autres, elle porte le hidjab et a abandonné le soutien-gorge, autres interdictions imposées par les miliciens islamistes.  

Ce soir-là, lorsque le journaliste Charles Kituku la rencontre dans un petit salon de thé clandestin fréquenté par des soldats internationaux, Aisha a rassemblé une dizaine d'autres femmes, toutes désespérées comme elles, toutes fatiguées de rester des victimes sans voix de cette sale guerre menée principalement par les hommes.

Aisha aurait pu s'enfouir définitivement sous le poids du deuil, comme les nombreuses autres mères de sa condition. Sa famille a été en partie décimée dès le début du chaos dans le pays, en 1990. Son père, veuf et sans argent, la vend à une famille puissante à l'époque, c'est à dire proche d'un clan de miliciens qui régnait sur une partie d'un quartier pauvre de Mogadiscio. Elle fait deux enfants; quelques années après, à 35 ans, elle est congédiée parce plus vieille que les nouvelles épouses du mari... 

Aujourd'hui, ce n'est pas son ex-époux qu'elle regrette évidemment, mais ses trois enfants: souvent, dans ces situations, en cas de séparation, c'est la femme qui quitte la famille et la maison.

L'année dernière, elle a appris que l'un de ses fils a été tué aux combats dans le sud de Mogadiscio. Les deux autres âgés respectivement  de 11 et de 12 ans se battent toujours dans des milices rivales où son père les a placés, très probablement dans le cadre d'un 'deal' commercial. Le commerce des jeunes soldats est devenu l'une des sources de revenus les plus prisées des géniteurs sans scrupules. 

Des maris qui abandonnent les foyers. Pour la mère, la nouvelle a d'abord été un assommoir. Mais elle a décidé de monter au front, juste pour "crier la colère", explique le journaliste qui l'a vue interpeller des soldats et des fonctionnaires de la mission de la paix, des passants étrangers devant les hôtels, etc... Tous les mardis soirs, ce petit bout de femme voilée parvient à réunir chez elle une dizaine d'autres mères désespérées. Chacune présente ses doléances. Elles parlent de maris qui abandonnent les foyers, qui rentrent drogués et violents, de jeunes enfants qui sont vendus aux chefs miliciens ou aux époux riches lorsque ce sont des filles...  

Des risques énormes. Ces militantes n'ignorent pas, pourtant, qu'elles prennent des risques énormes. Dans les quartiers, même dans le secteur dit gouvernemental plus ou moins contrôlé par des soldats burundais et ougandais de la mission internationale, beaucoup de leurs compatriotes les appellent "les folles". Aisha s'en fout: elle a fait de son combat une question de vie ou de mort. 

La société somalienne a rarement toléré le militantisme féminin. Même avant l'actuel islamisme radical issu du wahabisme et sur lequel fondent leurs pratiques les milices les plus menaçantes, les mères et les jeunes filles sont traditionnellement confinées dans un rôle subalterne. Les pionnières du mouvement associatif somalien en ont déjà fait les frais, à plusieurs reprises, même lorsqu'elles étaient plus organisées et soutenues. Par exemple, les activistes d'un collectif plus connu, la Coalition des organisations populaires de femmes (COGWO) ont souvent été accusées d'usurper les droits des hommes et ceux de Dieu. La responsable de la Cogwo témoignait récemment via Amnesty Internationale: "Nous avons été pris pour cible et on nous a demandé, à mes collègues et moi, de dénoncer publiquement notre travail en faveur des femmes comme étant une activité criminelle. Nous avons reçu des menaces et plusieurs de mes collègues ont été tués". 

Pour ces femmes qui n'ont plus d'autre choix que d'affronter les bêtises des hommes, il ne s'agit pas de vouloir se mesurer aux milices religieuses. Elles n'en ont pas les possibilités. Leur stratégie pour le moment repose sur un travail de pédagogie et de plaidoyer: montrer qu'en réalité les pratiques de discrimination et les violence que les maris font subir aux femmes et à la famille ne sont pas conformes à la loi religieuse ni à la culture somalienne. Aisha n'est pas restée longtemps à l'école, mais elle écoute la radio depuis plusieurs mois. Elle a appris par exemple, raconte-t-elle au journaliste kenyan, que l'islam interdit formellement d'enlever aux femmes les enfants en bas âge, et qu'il exige respect aux femmes... 

Dans ce chaos qui règne sur la Somalie, c'est justement cet attachement au droit qui donne l'espoir à ces femmes. Mais elles savent que leur situation ne s'améliorera de façon effective qu'avec le retour de l'Etat.

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